Le 8 janvier prochain, à Jarnac, sera commémoré le vingtième anniversaire de la mort de François Mitterrand et le 26 octobre les cent ans de sa naissance. Ces évènements seront l’occasion de la publication de nombreux ouvrages, parfois critiques, n’en doutons pas, mais qui tous reconnaîtront la dimension historique de cet homme qui aura marqué la vie politique française durant la deuxième moitié du XXème siècle.
En même temps, nos dirigeants, c’est devenu une sorte de tic de langage, à l’approche de chaque échéance électorale, vont stigmatiser ces trente voire quarante dernières années, durant lesquelles, si on les suit, rien n’aurait été fait, sauf des erreurs. Implicitement, ce discours se réfère à la période précédente, les « Trente Glorieuses » qui, elle, largement dominée par des gouvernements de droite, aurait, au contraire, constitué un modèle de réussite, en matière de croissance et d’emploi. Seulement, comparaison ne vaut pas raison, surtout en ce qui concerne la modernisation de la France qui a été menée durant les deux septennats de François Mitterrand.
Les décennies qui ont suivi la guerre étaient caractérisées par un chômage très bas du fait d’une pyramide des âges atypique avec peu de jeunes en âge de travailler, et un faible taux d’activité des femmes, ce qui conduisit alors à un recours massif à l’immigration. La situation s’inversera brutalement quand, au milieu des années 70, la génération issue du baby-boom d’après guerre, se présentera sur le marché du travail au moment même où, toujours du fait de cette pyramide des âges, les départs en retraite sont peu nombreux. Le chômage connaîtra alors une ascension brutale, interrompue seulement entre 1998 et 2002, à la suite d’une mesure pourtant très décriée, l’abaissement de la durée légale du travail de 39 à 35 heures. La performance des « Trente Glorieuses » doit donc être relativisée du fait du contexte démographique et sociétal, comme d’ailleurs celle de l’Allemagne aujourd’hui.
La seconde critique concerne le ralentissement, indiscutable, de la croissance. Mais, en l’espèce, c’est l’indicateur qui est critiquable. Comparer des taux dans le temps n’a pas beaucoup de sens. Le niveau de la production dans l’après-guerre était très faible et son redressement en fut d’autant plus remarquable, d’où un taux de croissance élevé. Mais, en valeur absolue, l’augmentation de la production durant les décennies qui ont suivies les « Trente Glorieuses » a été bien plus importante. La croissance donnait-elle, à l’époque, une vision juste de l’état de la France ? Le beau film de Claude Sautet, « Les choses de la vie » qui apparut sur les écrans en 1970 nous en apprend bien plus. C’est l’histoire d’un architecte, Pierre, Michel Piccoli, qui a une relation amoureuse mais chaotique, avec Hélène, Romy Schneider, tout en n’ayant pas coupé les ponts avec son ex-femme, Catherine, jouée par Léa Massari. Et Claude Sautet, en nous racontant leur histoire, nous livre, lui, un remarquable et fidèle portrait de la France de l’époque.
Pierre est d’abord en conflit avec un client qui veut faire construire des parkings dans une cité à la place des espaces verts qui étaient prévus initialement. La scène est violente. Catherine et Hélène ne travaillent pas et passent leurs après midi à « faire les boutiques ». Tout le monde fume tout le temps. Notre architecte, devant se rendre à Rennes, prend sa voiture et emprunte une route pas plus large qu’une départementale. Au milieu de son périple, il s’arrête dans un bureau de poste pour joindre Hélène. Il demande à la préposée de composer le numéro puis va s’isoler dans la cabine car il n’y a toujours pas de téléphone direct avec la province. Il repart, mais au détour d’un croisement, un vieux camion tombe en panne. Pierre ne peut l’éviter. C’est l’accident. Les secours arrivent trop tard à cause des encombrements et il trouve la mort. La France de 1970 est donc une France sans autoroutes ni téléphone interurbain et on y construit des cités inhumaines. On y souffre de tabagisme aggravé et on compte plus de 10 000 morts par an sur les routes. L’espérance de vie est à peine supérieure à 70 ans. Trente ans plus tard, elle dépassera 80 ans. Voilà ce que ne montre pas le taux de croissance et ce qu’était la réalité à la fin des « Trente Glorieuses ».
Ce film est la meilleure réponse aux dirigeants politiques qui dénigrent les progrès accomplis par la France depuis. Et une part essentielle de ceux-ci a été accomplie sous les deux septennats de François Mitterrand. Dès septembre 1981, a été relancée la réalisation des lignes TGV, qui desservent aujourd’hui toute la France et qui avait été interrompue par Raymond Barre en mars 1977, peu après son arrivée à Matignon. Les grands projets de lignes européennes se multiplieront avec le tunnel sous la Manche et le Thalys qui dessert aujourd’hui Bruxelles, Amsterdam et Cologne. La construction d’autoroutes connaîtra une accélération spectaculaire avec l’achèvement des liaisons vers l’ouest, la construction du réseau qui dessert le nord et l’est de la France et la prolongation des voies vers le sud-est. Innovation financière majeure, ces travaux seront financés par les péages qui serviront à rembourser les emprunts, via le Fonds Spécial des Grands Travaux
Le secteur de l’énergie ne sera pas en reste. Si les choix industriels de la filière nucléaire furent arrêtés par le gouvernement Messmer en mars 1974, l’exécution du programme s’est déroulée à partir de 1977 et s’est accélérée en 1982 avec la montée en puissance des réacteurs. La dernière commande est intervenue en 1992. La France s’est ainsi doté d’un appareil de production d’électricité fiable, peu émetteur de CO2 et les Français ont bénéficié d’un prix de l’électricité parmi les plus bas d’Europe.
Enfin la modernisation du réseau de télécommunications et la mise à disposition du grand public des Minitel permettront aux particuliers comme aux entreprises de se familiariser avec les activités en ligne et de se préparer à la révolution de l’Internet. Si on vante aujourd’hui les mérites de la France numérique et si nos banques, pour ne citer que cet exemple, ont une réelle avance sur leurs concurrentes dans ce domaine, c’est parce que le virage a été pris très tôt. Et le fait que notre réseau téléphonique ait pu s’équiper pour le haut débit avec les lignes ADSL, a constitué un progrès essentiel dans la diffusion auprès du grand public des sites.
Transports, énergie, télécommunications : la France connaissait un retard significatif et lourdement pénalisant à la fin des « Trente Glorieuses » dans ces trois activités essentielles. Nous n’avions pas de pétrole mais des idées, avait-on coutume de dire à l’époque. Plusieurs décisions importantes furent prises à la fin du mandat de Georges Pompidou. Mais une accélération décisive fut donnée durant les mandats de François Mitterrand. Ne l’oublions pas dans le débat politique qui va s’intensifier en 2016 et surtout prenons conscience des torts que cause à la France cette maladie de l’autodénigrement. C’était peut-être mieux avant parce que nous étions plus jeunes mais nous mourrions bien plus tôt, nous émettions du CO2 et nous ne pouvions pas nous déplacer comme aujourd’hui et encore moins communiquer. A nos dirigeants politiques d’en prendre conscience et de cesser de prétendre que tout ce qu’ont fait leurs prédécesseurs était négatif.