Les commentaires qui ont accompagné les trois ajustements de parité opérés par la Banque centrale de Chine, et qui ne sont sûrement pas les derniers, témoignent, une fois encore de l’incompréhension en Europe et tout particulièrement en France, de la stratégie économique du gouvernement chinois et du mode de fonctionnement de la deuxième économie mondiale.
Déjà, parler de crise quand on s’inquiète de savoir si la Chine atteindra ou non son objectif de croissance de 7%, alors que les économies européennes stagnent depuis quatre ans, frise le ridicule. Mais s’émouvoir en employant des termes aussi excessifs que « dévaluation brutale » ou « chute violente » et, pour couronner le tout de « chaos chinois » pour des ajustements de parité tous inférieurs à 2% trompe l’opinion. Quant aux opérateurs boursiers européens, probablement désoeuvrés en plein mois d’août, ils se sont emballés à tort. Il suffit d’observer la réaction bien plus froide de Wall Street, alors que les conséquences, de la bien modeste baisse du yuan, toucheront d’abord l’économie américaine puisque c’est bien la parité entre les devises des deux pays qui a été modifiée.
Quel est le sens et la portée des décisions chinoises ? La Chine a fait le choix, depuis plus de 20 ans, d’adopter une parité fixe avec le dollar, la banque centrale gérant le cours de sa monnaie autour d'un cours pivot, dans des limites très étroites au jour le jour, limites qui ces derniers mois ont été élargies de 0,5% à 2%. Cela correspondait aussi à une exigence patrimoniale puisque la part la plus importante des réserves de change chinoises était libellée en dollar. Adopter une parité fixe permettait de protéger leur valeur. Et du côté américain, on trouvait là, sans l’avouer publiquement, une manière bien commode de financer le « double déficit », budgétaire et extérieur, de l’économie. Cela n’a pourtant pas empêché, pendant des années, les organisations internationales et les dirigeants politiques américains de dénoncer la sous-évaluation de la monnaie chinoise qui serait à l’origine des considérables excédents commerciaux du pays, tant vis-à-vis des Etats-Unis que de l’Europe. Mais on se gardait bien alors, de remarquer que ces excédents étaient essentiellement le résultat des stratégies d’approvisionnement voire des délocalisations de leurs entreprises en Chine pour profiter des coûts très bas de cette économie, ce qui contribuait à la stabilité des prix dans leurs propres pays et au pouvoir d’achat.
En même temps, la Chine, tout en réorientant sa stratégie économique pour l’adapter au niveau de développement qu’elle avait atteint après plus de trente années de croissance très forte, a fait le choix de se doter d’une monnaie convertible : ce sera la « longue marche du Yuan » vers son internationalisation, avec la conclusion d’accords d’échanges de devises avec une trentaine de partenaires commerciaux, le développement des transactions commerciales en Yuan et l’ouverture progressive de ses propres marchés de capitaux. L’une des étapes clefs, exigée notamment par le FMI, pour que la devise chinoise entre dans le sacro-saint club des monnaies de réserves avec le dollar, l’euro, le yen et la livre sterling, c’est que précisément le cours de la monnaie chinoise ne soit plus fixé arbitrairement par la Chine mais reflète les conditions du marché. C’est donc bien une étape dans cette direction qui vient d’être franchie, ce qui a d’ailleurs été remarqué à Washington où on n’exclut plus de voir figurer le yuan dans le panier qui sert de références aux DTS, ultime étape avant d’être qualifié de monnaie de réserve.
Alors pourquoi maintenant et quelles seront les conséquences économiques des décisions chinoises ? Le fait d’être lié au dollar, ce qui n’a été remarqué par personne ici en France, a entrainé une réévaluation de la monnaie chinoise de 25% par rapport à l’euro et au yen en quelques mois. Personne, d’ailleurs, n’a qualifié de chute violente et dangereuse, la dépréciation de la monnaie européenne vis-à-vis du dollar. Elle a même été jugée, ce qui reste à voir, bénéfique. Mais la réévaluation du Yuan ne s’est pas limitée à l’euro. Toutes les devises asiatiques ont été, et parfois dans des proportions supérieures à l’euro, dévaluées par rapport au dollar, donc aussi par rapport au Yuan, sans que cela soit le résultat d’actions spécifiques en vue, par exemple de corriger des déficits bilatéraux. La modification en baisse du cours pivot du yuan et l’élargissement des bandes de fluctuations constituent une réaction face à ces changements importants de parité en Asie et ont aussi répondu à une double nécessité stratégique.
Il fallait franchir une nouvelle étape pour satisfaire aux exigences internationales relatives à la qualification du yuan comme monnaie de réserve. Les décisions de la Banque centrale de Chine vont dans le sens de la recherche d’une parité plus conforme à ce que reflètent les conditions de marché. Mais il fallait aussi corriger les effets négatifs de la remontée du dollar, donc du yuan, au moment où les dirigeants chinois, cherchent à réorienter le moteur de la croissance, surtout vis-à-vis de ses nouveaux concurrents en Asie, qui, eux, avaient massivement dévalué. Et le choix du moment n’est pas le fruit du hasard. La semaine dernière, les informations émanant de la banque centrale américaine laissaient prévoir que le moment où les taux américains allaient être relevés, se rapprochait, ce qui risquait d’enclencher une nouvelle phase de hausse du dollar, donc du yuan.
Au total, il n’y a ni chaos boursier, la bourse de Shanghai a d’ailleurs réagi favorablement à ces décisions ni chute violente de la monnaie chinoise, et encore moins menace grave sur la croissance en Chine. Il y a simplement deux faits nouveaux auxquels les commentateurs et les décideurs vont devoir s’habituer. Le poids de la Chine dans l’économie mondiale, tant du fait des échanges commerciaux que, et c’est récent, des transactions financières, est devenu tel que tout ce qui s’y décide a, immédiatement des répercussions dans le monde entier. D’habitude, au mois d’août, on avait surtout les yeux tournés sur la réunion des banquiers centraux qui se tenait à Jackson Hole, dans le Wyoming. Il faudra désormais aussi surveiller ce qui se passe à Pékin.
Le second fait nouveau, c’est que la Chine est en train de changer sa stratégie économique et son modèle d’insertion dans l’économie mondiale pour l’adapter à son profil, qui a été transformé en trente ans, et à ses ambitions. Voilà autant de raison de rompre avec les schémas passés, pour ne rien dire de la séculaire hantise du « péril jaune » et de chercher à comprendre en s’informant mieux sur ce qu’est devenue la Chine aujourd’hui. On évitera les réactions aussi désordonnées qu’improductives et on pourra alors prétendre bénéficier des retombées des succès économiques de ce nouveau géant.