L’attention est aujourd’hui monopolisée par le conflit du Moyen-Orient, par ses conséquences sur les approvisionnements en matières premières après le blocage du détroit d’Ormuz et par la succession de déclarations du président des Etats-Unis sur l’évolution de la situation. Pendant ce temps-là, à Pékin les dirigeants chinois se sont réunis pour débattre puis pour approuver le 15ème Plan qui servira de cadre à leur action de 2026 à 2030. Cela permet d’avoir une idée claire de la direction que prendra la deuxième économie du monde et de l’évolution de son influence liée à son poids dans les échanges internationaux de biens et de services.
Le 15ème Plan contient d’abord un objectif de croissance fixé en moyenne dans la fourchette de 4,5 à 5%. Il a déjà fait l’objet de nombreuses critiques en Occident. Il s’agirait du rythme le plus bas depuis près de trente ans. Mais cette objection n’a pas de sens car il n’est pas significatif de comparer des taux de croissance sur une longue période. La taille de l’économie chinoise n’a plus aucun rapport avec celle des années 90 au lendemain de la crise asiatique. Ensuite le choix de se fixer une fourchette est nouveau. Il est justifié par les auteurs du Plan par la nécessité de prendre en compte l’incertitude sans précédent qui règne sur l’économie mondiale qu’ils décrivent au moyen d’une belle métaphore : « un jour on a un rhinocéros gris et le lendemain un cygne noir ».
Le 15ème Plan doit contribuer à la réalisation de l’objectif pour 2035 qui est d’avoir un PNB par habitant égal à celui des pays « modérément développés », ce qui nécessiterait pour la période un taux de croissance annuel moyen de 4,17%. L’objectif pour 2026 est déjà supérieur à cette cible et révèle une approche volontariste de la politique économique et une nouvelle stratégie de développement en soutenant de façon continue la demande intérieure et la création d’emplois qualifiés. Un plan de 15,4 milliards de dollars est prévu cette année à cette fin. La reprise de l’inflation (+1,3% en février après 0,3% en janvier sur un an) témoigne de l’évolution des comportements des ménages comme la forte hausse des dépenses touristiques observée pendant les congés du Nouvel An.
La vision à moyen terme des échanges extérieurs a également évolué comme en illustre cette nouvelle métaphore : « Les exportations et les importations fonctionnent comme les deux roues d’un véhicule. Plus elles sont équilibrées, mieux et plus loin le véhicule se déplace ». Le montant des importations chinoises a atteint en 2025 2 680 milliards de dollars soit 10% du total mondial. Grâce à sa croissance, au soutien de la demande des ménages et à sa politique d’ouverture de ses marchés, la Chine estime qu’elle contribuera donc à la croissance mondiale en augmentant ses importations dans les prochaines années.
Elle vise aussi à améliorer la situation de l’emploi avec comme objectif de créer chaque année 12 millions de nouveaux emplois en milieu urbain. Pour cela il est prévu de lancer un programme de formation pour 10 millions de personnes et des dépenses publiques concernant le niveau de vie (éducation, sécurité sociale et emploi notamment) représentant 1800 milliards de dollars. Ceci traduit le nouveau concept de développement qui passe des infrastructures et des investissements dans des réalisations physiques vers la construction d’un vaste capital humain.
Le modèle économique chinois est en pleine évolution. Il est maintenant généralement admis que la période où le pays se contentait d’être « l’usine du monde » est révolue. Les groupes industriels ont acquis le savoir-faire et disposent des techniques de fabrication nécessaires. La taille de leur marché intérieur leur fournit un facteur majeur de compétitivité grâce à l’effet de série et ils sont désormais en mesure de concurrencer sur leur marché comme sur le marché mondial leurs concurrents occidentaux et japonais. L’exemple des voitures électriques ne constituera pas un cas isolé. Mais la Chine n’en restera pas là.
Deux transitions majeures sont prévues, la transition écologique et la transition digitale. Une réduction de 17% des émissions de CO2 par unité de PIB est annoncée pour 2030. Pour cela, le gouvernement a mis en place une politique écologique de l’offre visant à accélérer l’installation de capacités de production d’énergies renouvelables. En 2025 le solaire et l’éolien en Chine ont produit autant que dans les 27 Etats-membres de l’Union européenne. La poursuite de la construction de centrales à charbon vise à compenser l’intermittence des énergies renouvelables, à garantir une meilleure autonomie du pays qui produit peu de gaz et à remplacer les anciennes centrales polluantes.
La transition digitale sera le grand défi du XXIème siècle avec le développement de l’intelligence artificielle où la Chine partage avec les Etats-Unis la position de leader. Pour cela le pays dispose de capacités de formation exceptionnelles avec des universités qui sont parmi les meilleures du monde dans les disciplines scientifiques. Chaque année, plusieurs millions de diplômés rejoignent les centres d’enseignement et de recherche et les entreprises pour développer notamment de nouveaux logiciels ou les adapter à leurs besoins spécifiques ou encore à construire des data centers.
Ils vont contribuer à la hausse de la consommation d’électricité mais celle-ci va profiter d’un réseau de distribution permettant d’en optimiser la production en fonction des besoins grâce à l’intelligence artificielle. Le programme « Eastern data, Western computing » localise les centres de calcul là où la production d’électricité verte est la plus importante et le stockage des données là où elles sont utilisées. Cela est permis grâce à de puissants réseaux et fournit aux entreprises les moyens d’accomplir leurs projets. L’Etat a compris que le succès de la transition digitale reposera sur l’étroite coopération entre les universités, les centres de recherche et le tissu industriel.
Le 15ème Plan est conscient des conséquences sur l’emploi du développement de l’intelligence artificielle mais reprend la logique de Schumpeter sur la destruction créatrice. Pékin a lancé un projet visant à renforcer les relations entre les universités, le monde académique et les entreprises qui concerne 26 000 étudiants en maîtrise ou en doctorat. Des programmes de financements conjoints entre institutions publiques et entreprises serviront à réaliser des investissements dans l’intelligence artificielle et accéléreront la convergence entre les recherches académiques, les brevets technologiques et les produits ou les services fournis par les entreprises répondant aux besoins de leurs clients.
Cela permettra une nouvelle étape dans la modernisation industrielle avec la transformation des outils de production. Après les passages successifs du travail manuel aux machines, puis aux machines-outils et aux robots, ceux-ci deviendront, avec l’IA, « humanoïdes » capables de nouvelles performances et générateurs de productivité et de qualité. La Chine est depuis dix ans le premier marché et en a installé ces dernières années plus de la moitié dans le monde. Le prochain Plan prévoit donc une accélération, grâce à la formation des ingénieurs chargés de mettre en place dans les entreprises ces nouveaux outils. Celles-ci gagneront encore en compétitivité et seront en mesure de satisfaire les besoins de leurs clients dans le monde entier.
Le XVème Plan témoigne de la volonté de la Chine de s’adapter au nouvel état du monde et de profiter des possibilités offertes par le progrès technologique. L’expérience du passé nous enseigne qu’elle a toutes chances d’y parvenir et d’atteindre les objectifs qu’elle s’est fixé pour 2030. Le président des Etats-Unis qui se rend à Pékin à la fin du mois en sera informé.