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Le blog d'Alain Boublil

 

Et l'Europe ?

Le fait que le président des Etats-Unis n’ait consulté ou au moins informé les dirigeants européens du déclenchement des opérations militaires en Iran n’a surpris personne. Pourtant le continent qui importe la quasi-totalité de ses énergies fossiles, sera l’une des régions de la planète qui va en supporter les plus lourdes conséquences économiques. Cette situation est à rapprocher de la prise en main, par la Maison Blanche, des discussions avec Moscou en vue de trouver une issue à la guerre en Ukraine et où l’Europe, pourtant directement concernée, est tenue à l’écart. On peut expliquer cela par la volonté de puissance de Donald Trump mais cela est insuffisant. La vraie raison réside dans l’affaiblissement de l’Europe depuis vingt ans résultant d’erreurs majeures commises dans au moins trois domaines, la défense, l’énergie et l’obsession de la Commission concernant la concurrence. Ces erreurs ont un point commun : elles ont pénalisé la France souvent sous la pression de l’Allemagne.

La solidité financière de la zone euro a été à l’origine conditionnée par le respect de critères, figurant dans le traité de Maastricht constitués par des ratios rapportant le déficit et la dette publics au PIB. Mais à aucun moment n’ont été évoquées et encore moins prises en compte les dépenses consacrées à la défense. Ainsi un pays pouvait se voir qualifié de rigoureux, voire de vertueux s’il respectait ces critères en ne consacrant qu’une faible part de son budget aux dépenses militaires. C’est le cas, entre autres pays, de l’Allemagne. Si elle avait eu, rapporté à son PIB, le même niveau de dépenses que la France depuis trente ans, elle aurait un niveau d’endettement très proche de celui de son voisin.

Les critiques des Etats-Unis sont donc en partie fondées mais ils en ont néanmoins largement profité car peu de projets réalisés par des entreprises européennes ont été menés à bien ce qui aurait permis de doter le continent d’une véritable industrie de défense concurrente de l’industrie américaine. L’exemple le plus révélateur est sans conteste la production d’avions de combat. Aucun grand pays de l’Union n’a acheté de Rafale. A ce jour les principaux clients ont été l’Inde, l’Indonésie, l’Egypte, les Emirats et le Qatar. En Europe, seules la Grèce et la Croatie ont acquis quelques modèles. L’Allemagne, l’Italie et l’Espagne ont choisi l’Eurofighter, conçu et construit en partenariat avec l’Angleterre mais dont la motorisation et une large part des équipements électroniques sont américains.

Le blocage du projet du futur avion de chasse relève, là encore, de rivalités industrielles qui cachent la volonté de l’Allemagne d’y jouer un rôle dominant. Le pilotage du projet doit revenir à Dassault, qui a fait ses preuves avec le Rafale en concevant un modèle capable à la fois de répondre aux besoins classiques, d’accompagner les forces de la marine et de transporter l’arme nucléaire. Il pourra alors s’appuyer sur les capacités industrielles d’Airbus qui ont été à l’origine de son succès dans l’aviation civile. Les difficultés du projet SCAF relèvent de l’incapacité des Etats à se mettre d’accord et non d’une faiblesse de leurs capacités techniques. L’Europe de la défense ne peut exister que si elle dispose des outils industriels appropriés.

L’Europe de l’énergie aussi. L’énergie est un enjeu essentiel d’abord pour sa souveraineté puisqu’il s’agit de protéger la sécurité des approvisionnements. Ce point qui était théorique dans le passé a pris une importance majeure après l’invasion de l’Ukraine par la Russie et depuis quelques jours avec le blocage du détroit d’Ormuz à la suite de la guerre déclenchée par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran. C’est aussi un facteur déterminant pour la compétitivité de nombreuses branches industrielles et pour la protection du pouvoir d’achat des ménages, en même temps qu’un élément clé de la lutte contre le réchauffement climatique.

La France et l’Allemagne l’avaient compris et avaient fait, dans des proportions certes différentes, le choix du nucléaire. Après la catastrophe de Tchernobyl, ils avaient même décidé, grâce à une alliance entre Framatome et Siemens, de concevoir un nouveau modèle de réacteur, l’European Power Reactor, l’EPR, qui grâce au concept de sûreté passive, remédiait aux faiblesses de la centrale russe. Malheureusement, l’entente franco-allemande ne durera pas et la France commettra l’erreur d’attendre quinze ans pour commander le réacteur.  L’Allemagne, pour protéger ses mines de charbon puis pour acheter du gaz russe, tout en obtenant le soutien des partis écologistes, entamera ensuite sa sortie du nucléaire.

Berlin pèsera de tout son poids pour que Bruxelles impose des réglementations de plus en plus restrictives affectant la compétitivité de ce mode de production d’électricité. La France, sans se rendre compte à quel point cela affaiblirait son économie, s’engagea même de façon plus modérée dans cette voie en fermant Fessenheim sous de faux prétextes et en annonçant une baisse drastique de la part du nucléaire dans la production d’électricité.

La France accepta, sans réellement se mobiliser, une réglementation du prix de l’électricité forçant EDF à vendre à perte une part substantielle de sa production nucléaire au nom du partage de la rente comme si la réussite technologique et économique de la construction des centrales dans les années 80 et 90 faisait de l’entreprise un rentier. L’Europe et au premier rang l’Allemagne paient lourdement ces erreurs puisqu’elles ont été les premières touchées par les conséquences de l’invasion de l’Ukraine et aujourd’hui par la guerre avec l’Iran et ses conséquences sur tout le Moyen-Orient. Heureusement, Paris est revenu sur ces choix absurdes mais que de temps et d’argent ont été perdus.

Troisième défaut de l’Europe, son obsession à propos de la concurrence. La prohibition des aides d’Etat et de l’utilisation de la politique de la commande publique ont privé les gouvernements d’instruments majeurs de politique industrielle. L’interdiction des rapprochements d’entreprises a constitué un frein à la constitution de grands groupes européens capables de résister à leurs concurrents américains et asiatiques. Cela a encouragé les entreprises à se lancer dans des acquisitions hors d’Europe qui se sont souvent révélées désastreuses. La disparition de fleurons comme Alcatel ou Lafarge en a été la conséquence directe.

L’ouverture à la concurrence de grands services publics, notamment dans le transport, a également été une erreur. Un aménagement du territoire efficace repose sur la mise à disposition de moyens de déplacement accessibles. Dans le cas de la SNCF, les nouveaux concurrents se sont manifestés sur les lignes les plus rentables et ont certes fait parfois baisser les prix mais ce sont autant de ressources qui ne sont plus disponibles pour les lignes moins rentables mais tout autant indispensables pour les populations concernées. Pour remédier à cette situation l’entreprise a fermé des lignes et surtout s’est progressivement dégagé du transport de marchandises pour qui la solution ferroviaire ne représente plus que 10 % du trafic générant de lourdes pollutions et freinant la réduction nécessaire du recours aux énergies fossiles.

Les crises internationales successives ont mis en évidence ces dernières années le recul de l’influence de l’Europe. Son affaiblissement économique résultant de nombreuses erreurs stratégiques n’est pas la seule cause de ce recul mais il y a largement contribué. La France et l’Allemagne y ont une lourde responsabilité, la première parce qu’elle n’a pas su défendre ses intérêts, la seconde parce qu’elle a cherché en permanence à affirmer son autorité, le plus souvent au détriment de la France. Or il n’y a pas d’Europe forte si la France est faible. C’est cette tendance qui dure depuis vingt ans qu’il est essentiel d’inverser.