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Le blog d'Alain Boublil

 

La nouvelle mondialisation

Les multiples crises qui sont intervenues ces dernières années, l’invasion de l’Ukraine par la Russie ou la poussée protectionniste de l’administration Trump par exemple, ont accrédité l’idée suivant laquelle on assistait à la fin de la mondialisation. Or celle-ci avait constitué un facteur essentiel de l’évolution des principales économies durant ces cinquante dernières années et sa remise en question pourrait avoir des conséquences majeures sur la croissance et le niveau de vie des populations concernées mais aussi sur les équilibres géopolitiques.

Tout avait commencé dans les années 70 avec l’émergence des « multinationales ». Ces entreprises, le plus souvent américaines, avaient conquis des parts de marché en Europe puis s’y étaient implantées. L’inquiétude qu’elles avaient suscitée, surtout en France où l’on mettait en avant « le défi américain », n’avait pas duré puisqu’à leur tour les grandes entreprises européennes et japonaises avaient suivi cette voie. Ce mouvement s’était amplifié dans les années 80 avec l’ouverture des marchés financiers, la fin, presque partout, des contrôles des changes et l’abaissement des droits de douane.

La troisième phase, intervenue avec la fin de la guerre froide et la chute du mur de Berlin, fut marquée durant les années 90 par les délocalisations. Pour profiter de coûts salariaux plus faibles en Europe de l’Est ou en Chine, qui, après les réformes instaurées par Deng Xiao Peng, s’était ouverte aux investisseurs étrangers, les entreprises ont constitué des chaines d’approvisionnement à travers le monde qui, dans un contexte de concurrence accrue, permettaient d’être compétitives tout en réalisant suffisamment de profits pour satisfaire leurs actionnaires.

Or ces transformations qui avaient donné naissance à la mondialisation sont aujourd’hui remises en cause. Les menaces sur le transport des marchandises comme les sanctions imposées à plusieurs pays ont provoqué des ruptures des chaines d’approvisionnement de matières premières stratégiques comme le gaz russe ou de pièces détachées fabriquées à travers le monde. L’imposition de droits de douane puis le retrait suivi de nouvelles menaces par l’administration américaine ont affecté les échanges de ce pays avec le reste de la planète en instaurant un climat d’incertitude. Enfin le principe d’extraterritorialité adopté par la justice américaine a affecté les transactions en dollar et a parfois conduit à un repli sur soi de pays ou d’entreprises se sentant menacés.

Les Etats-Unis avaient été au centre de la mondialisation. La rupture de la relation de confiance qui existait avec ses alliés historiques signifie-t-elle la fin de la mondialisation comme certains le prétendent avec le retour notamment en Europe de la priorité donnée à la souveraineté économique ? C’est loin d’être sûr car une autre évolution majeure est en cours. Le Chine se transforme. Longtemps l’usine du monde où les grandes firmes occidentales venaient chercher des sous-traitants, le pays, grâce à de spectaculaires progrès en matière d’innovation et à la formation d’une main d’œuvre hautement qualifiée, a permis la naissance de grandes entreprises capables, dans de nombreux domaines, de rivaliser voire de dépasser leurs concurrents occidentaux.

Ses dirigeants ont parfaitement compris l’opportunité qui se présentait à eux de prendre le relais du monde occidental et de faire de leur pays le moteur d’une nouvelle mondialisation. Le succès des réunions organisées dans le cadre de l’Organisation de Coopération de Shanghai est un signal fort tout comme l’attention portée au projet chinois de Gouvernance Globale pour remédier au retrait de l’administration américaine des principales institutions internationales dont le rôle était précisément de fixer les règles d’un monde où la coopération entre les Etats était une condition de la paix et de la prospérité de tous.

Le poids des pays occidentaux dans l’économie mondiale et dans les échanges commerciaux est encore largement majoritaire mais années après années il régresse et sa position est menacée par l’essor des relations entre la Chine et les pays du Sud Global. Il y a douze ans, le lancement des programmes des Nouvelles Routes de la Soie avait renforcé les liens entre Pékin et ses voisins et s’était même étendu à l’Afrique et à l’Amérique du Sud. Il reposait sur la réalisation d’investissements majeurs dans les infrastructures. Tout le monde était gagnant. Les pays hôtes allaient disposer des équipements qui leur manquaient. La Chine offrait du travail à ses entreprises qui réalisaient les travaux et profiterait de ces infrastructures pour acheminer ses exportations.

Aujourd’hui on ne compte plus le nombre de grandes entreprises chinoises qui vont investir dans ces pays partenaires favorisant leur développement et y trouvant de nouveaux clients tout en bénéficiant à leur tour de coûts de production bien plus faibles que dans leur propre pays. L’essor du commerce entre ces pays est spectaculaire et il va profiter aux entreprises chinoises qui y trouvent un relais de croissance au moment où la consommation dans leur pays devient moins dynamique.

Les chiffres des échanges extérieurs chinois au 1er trimestre 2025 sont révélateurs. Leur croissance n’a été que de 1,4% avec l’Union Européenne et de 4% avec les Etats-Unis. Mais elle a été de 7% avec l’ASEAN, ce qui inclut une hausse de 10,5% avec le Vietnam et de 16,5% avec la Thaïlande. Le volume des exportations chinoises vers l’Allemagne est maintenant nettement inférieur à celui vers le Vietnam. Quant à la France, elle se situe bien en dessous de la Malaisie et de l’Indonésie.  

Cette réorientation ne s’est pas encore traduite par une hausse des échanges utilisant la devise chinoise, bien que l’internationalisation du Yuan ait constitué une priorité du gouvernement depuis près de quinze ans. Cette monnaie a encore une faible part dans les transactions et dans les réserves des banques centrales, où elle ne se situe qu’en 5ème position après le dollar, l’euro, le yen et la livre Sterling bien que la BCE ait décidé dès 2017 d’en acquérir, certes à un niveau symbolique. Mais les menaces de sanctions associées à l’usage du dollar vont constituer dans l’avenir une forte incitation à avoir recours au yuan et donc à relancer le processus de son internationalisation.

L’idée suivant laquelle on s’acheminait vers la fin de la mondialisation et l’isolement causé par la montée des barrières protectionnistes est donc une idée fausse. La mondialisation a permis aux pays développés de connaître un enrichissement sans précédent, même si celui-ci a été souvent mal réparti. La Chine a compris cette leçon et a transformé son modèle économique en le fondant sur les mécanismes du marché, sur la recherche et sur l’innovation pour que ses entreprises acquièrent les capacités pour s’imposer face à leurs concurrents.

Réduire l’influence de Pékin à sa position dominante dans les terres rares est une erreur. Les progrès accomplis dans la robotique, par exemple, sont spectaculaires. Les exportations qui se situaient en dessous de 400 millions de dollars en 2020 devraient approcher 1,7 milliards en 2025. Et il y avait en activité à la fin de l’an dernier plus de 2 millions en activité ce qui faisait du pays le premier utilisateur dans le monde. Pékin a aussi assorti cette stratégie d’un effort considérable pour nouer des relations « gagnant-gagnant » avec le plus grand nombre possible de partenaires.

Il ne faut pas sombrer dans le déni des réalités en invoquant la montée des tensions internationales pour se replier sur soi. De nouvelles opportunités géographiques et technologiques se présentent. Ce sera le grand défi du XXIème siècle de les saisir en continuant à créer de la richesse pour disposer des moyens afin de relever un autre défi, celui de la protection contre les risques climatiques.