Le Premier ministre a basé sa stratégie sur la clarification de la situation économique de la France. Il recherche, par un vote de confiance à l’Assemblée nationale, l’approbation de son analyse avant de formaliser et de faire adopter dans le cadre du prochain budget les mesures qu’il entend prendre pour remédier aux difficultés du pays au premier rang desquelles figure son endettement excessif. Jusqu’à présent, cette méthode n’a pas suscité un soutien suffisant des organisations politiques et il est fort probable que la confiance lui sera refusé. La France entrera dans une nouvelle période d’instabilité politique.
La situation des finances publiques est une question majeure mais les propos du Premier ministre, entachés d’erreurs factuelles et de comparaisons hasardeuses, n’ont pas contribué à la clarifier. Parle de réduire l’endettement ou le surendettement est absurde quand on se prépare à présenter un budget en déficit de plus de 150 milliards, ce qui accroîtra l’endettement d’autant. En fait, ce qui est proposé est simplement de ralentir la croissance de l’endettement public. Sa hausse a été spectaculaire depuis 2012 si on la rapporte au PIB : elle est passée de 82% à 105%. Mais est-ce que cet indicateur est pertinent ?
Le PIB est un flux : c’est la production réalisée année après année. Mais la dette publique est un stock : c’est l’accumulation des déficits des années passées. Quand on veut juger de la solidité financière d’une banque ou d’une entreprise, on compare sa dette non à son chiffre d’affaires mais aux actifs figurant au bilan, à la stabilité de leur valorisation et à leur liquidité. Si l’on comparait la dette publique par exemple aux actifs financiers des ménages, on aboutirait à un résultat complètement différent. Le ratio était 2012 de 39,5% et de 43,6% en 2024. Les ménages ont accumulé une épargne financière presqu’au même rythme que l’Etat et les collectivités publiques s’endettaient.
Cette analyse, ignorée par les pouvoirs publics, n’est pas passée inaperçue auprès des agences de notation qui continuent d’attribuer à la France une bonne note et des marchés financiers qui souscrivent toujours massivement aux émissions du Trésor public et à des taux tout à fait supportables. Enfin la France a adopté l’euro et bénéficie d’une balance des paiements courants avec seulement un léger déséquilibre, le lourd déficit du commerce extérieur étant largement compensée par les excédents des services. Il ne faut pas non plus oublier que le principal créancier de la France n’est autre que la Banque Centrale Européenne.
Dernier facteur douteux dans l’analyse de la dette française, les comparaisons internationales. Comment peut-on à la fois saluer le redressement financier de pays comme l’Italie et l’Espagne avec des niveaux d’endettement voisins de celui de la France et prétendre que notre pays est au bord de la faillite ? Pourquoi se limiter à des comparaisons au sein de la zone euro ? Les Etats-Unis, et le Royaume-Uni dans une moindre mesure, ont des déficits intérieurs et commerciaux bien supérieurs aux nôtres et supportent des taux d’intérêt plus élevés, sans que leur situation financière soit présentée comme alarmante et passibles d’une intervention du FMI. Et que dire du Japon qui a une dette publique de plus de 200% de son PIB ?
La présentation des faits par le Premier ministre est donc très discutable et le principal reproche que l’on doit faire à sa clarification c’est qu’à aucun moment elle ne s’intéresse aux causes de la dégradation des finances publiques et au risque de surendettement. Pourtant, entre 2012 et 2017, l‘actuel président de la République occupait déjà des fonctions à l’Elysée avant de devenir ministre des Finances. Il est donc étonnant que la politique économique suivie depuis 13 ans ne soit jamais citée parmi les causes de la situation actuelle. L’exposé du Premier ministre ne contribue donc pas à la clarification des enjeux. C’est pourquoi il ne devrait pas être surpris, face à la faiblesse de ses analyses, de la réponse que les députés apporteront à la question de confiance qu’il leur a posée.
Pourtant la question du redressement des finances publiques doit être abordée, non pas parce que l’endettement constitue une menace mais parce que c’est une exigence pour l’avenir de la France. Les mesures imaginées par le gouvernement s’inspirent de la politique actuelle. Etant à l’origine des difficultés présentes, il est très douteux qu’elles rencontrent le soutien des députés et en cas de dissolution, toute formation qui proposerait de poursuivre dans la voie passée n’a aucune chance de recueillir assez de suffrages pour gouverner.
La politique de l’offre fondée sur les allègements de charges pesant sur les entreprises et la réduction des impôts des contribuables ayant les revenus les plus élevés a échoué, comme en témoigne l’aggravation du déficit commercial. Elle a creusé les inégalités, ce qui a généré un profond mécontentement populaire qui s’est traduit par l’accroissement des intentions de votes en faveur des partis extrémistes ou populistes. Il est donc pour le moins paradoxal de prendre le risque de nouvelles élections tout en maintenant un programme qui conduirait à la défaite.
Plusieurs mesures sont de nature à surmonter ces contradictions tout en contribuant significativement à la réduction des déficits publics. Il y a d’abord le régime général des retraites des salariés dont le déficit est artificiel puisqu’il est la conséquence d’une assiette de cotisations trop basse permettant aux régimes complémentaires d’accumuler des excédents injustifiables. L’Ircantec et l’ARGIC-ARRCO disposent ainsi de 104,2 milliards d’euros. Le relèvement du plafond permettrait, sans toucher aux réserves, d’abandonner la mesure hautement impopulaire de relèvement de l’âge de départ à 64 ans et de rétablir l’équilibre des régimes généraux en accroissant ainsi ses ressources.
La réforme des allègements de charges en relevant là aussi les plafonds permettrait d’en faire bénéficier les emplois plus qualifiés qui sont un facteur essentiel dans la compétitivité de l’industrie. Elle serait compensée par une diminution du taux général d’allègement. Cette baisse pourrait même être un peu plus forte pour contribuer au rétablissement des finances publiques.
Pour à la fois redresser progressivement les comptes publics et lutter contre ce sentiment d’injustice face aux inégalités, le gouvernement devrait proposer de relever le taux du prélèvement forfaitaire libératoire qui est une atteinte majeure au principe démocratique de progressivité de l’impôt sur le revenu. Compte tenu de l’évolution du patrimoine financier des ménages qui a atteint 7000 milliards d’euros en 2025, il pourrait en tirer des recettes substantielles.
L’instauration pour les carburants d’une taxation « flottante » permettrait d’éviter que la baisse prévisible des cours des énergies fossiles incite les agents économiques à limiter leur consommation, au détriment de la réduction des émissions de gaz à effet de serre. La suppression de deux jours fériés conduisant les salariés à travailler deux jours de plus sans être augmentés, devrait être remplacée par un aménagement du calendrier réduisant le nombre de « ponts » qui affectent l’organisation du travail et la productivité.
On rouvrirait ainsi le débat politique sur des bases crédibles parce qu’on reconnaîtrait que la politique passée accroissant les marges des entreprises et réduisant la fiscalité sur les plus hauts revenus n’a pas donné les résultats escomptés avec peu de croissance et un endettement, lui, en forte augmentation au point que la réduction des déficits publics devait devenir la priorité des futurs gouvernements. Et même si ce changement ne devait pas recueillir l’unanimité, il est certain qu’il obtiendrait un soutien politique bien plus important que de proposer de persister dans les erreurs passées.