Depuis le début du mois, deux chiffres importants relatifs à l’économie française ont été publiés : la dernière estimation du déficit public pour l’année 2025 et le solde des échanges extérieurs de biens pour le premier semestre. Aucun des deux n’a constitué une bonne surprise. Avec un taux de 5,4% rapporté au PIB, en augmentation par rapport à 2024, le gouvernement est contraint de faire adopter une loi de finances pour 2026 comportant un effort de réduction du déficit significatif, supérieur à 40 milliards d’euros mais il ne dispose pas jusqu’à présent d’une majorité à l’Assemblée Nationale susceptible d’approuver les mesures évoquées. Le commerce extérieur a connu, lui, un déficit de 43 milliards sur les six premiers mois de l’année, stable par rapport aux deux derniers semestres mais en forte augmentation par rapport à la période précédant la crise sanitaire et l’invasion de l’Ukraine par la Russie, où il n’était en moyenne que de 30 milliards.
Les analyses et les commentaires relatifs à ces résultats sont riches d’enseignement. La situation des finances publiques fait l’objet de déclarations alarmantes allant même jusqu’à évoquer l’intervention du FMI, ce qui est absurde. La France n’a plus le contrôle de sa monnaie puisque le pays appartient à la zone euro et ses banques ne représentent pas une menace puisqu’elles ont présenté des profits records. En outre l’inflation est faible, ce qui artificiellement accroit le ratio dette sur PIB et l’écart de taux avec l’Allemagne est redescendu en dessous de 70 points de base, signe de la confiance des marchés, jusqu’à hier quand le Premier ministre a annoncé qu’il allait demander un vote de confiance à l’Assemble Nationale. Les excès du discours sont probablement destinés à faire accepter des mesures impopulaires mais ils risquent d’accroître l’instabilité politique à un moment bien mal choisi.
A l’inverse, l’incapacité du pays à redresser ses échanges extérieurs ne suscite que des analyses techniques et des commentaires descriptifs sans aller au fond du problème, sauf à prétendre que c’est le coût du travail et la paresse des Français qui seraient à l’origine de ces mauvais résultats. Déjà, au début des années 2000 quand la dégradation du commerce extérieur a commencé, on avait essayé d’en faire porter la responsabilité à l’euro. Cette explication fut vite abandonnée face aux excédents importants accumulés chaque année par l’Italie, mais pas le principe retenu par tout gouvernement suivant lequel quand quelque chose n’allait pas, c’était forcément de la faute des autres.
Le contraste est donc saisissant entre les jugements portés sur les deux « trous » de l’économie française, les déficits publics et celui du commerce extérieur. Mais il masque une réalité profonde. Depuis 2013, l’adoption de mesures destinées à améliorer la compétitivité des entreprises a été au centre de la politique économique des gouvernements successifs. Ces mesures consistaient à alléger les charges pesant sur le coût du travail et à réduire la fiscalité sur les entreprises. Ce sont ces mesures qui ont généré des déficits croissants et l’envolée de la dette publique (on parle de 70 milliards par an en moyenne) sans résultat sur la compétitivité comme en témoignent les chiffres du commerce extérieur. En revanche les dividendes versés et les rachats d’actions opérés par les sociétés et les banques du CAC 40 ont atteint au 1er semestre 2025 un record.
On s’alarme donc sur la situation actuelle mais on fait semblant d’ignorer qu’elle résulte de décisions passées qui n’ont pas eu le résultat escompté et qui sont à l’origine d’un déséquilibre financier inquiétant et bien difficile à résorber. Tout est donc venu d’une erreur économique majeure, amplifiée par des mesures inadaptées et coûteuses. Ce n’est pas la première fois. Ainsi dans les années 70, on était convaincu que c’était le contrôle des prix par l’administration qui permettrait de vaincre l’inflation. A la fin de l’année 80, elle était proche de 15%. La politique de libération progressive des prix à partir de 1984 à permis, grâce au jeu de la concurrence, de résorber ce qui était un « mal français » et de progresser de façon décisive dans la construction européenne.
Il en va de même du coût du travail comme facteur explicatif du déficit extérieur et du mouvement de désindustrialisation observé depuis 20 ans. Comment peut-il en être la cause alors qu’il existe de telles disparités entre les différents secteurs industriels ? L’aéronautique, la construction navale, le luxe et les cosmétiques connaissent des excédents structurels alors que l’automobile, les produits chimiques, le papier et le textile sont eux en déficit croissant. Le cas du secteur automobile, dont la contribution à la dégradation des échanges extérieurs, a été l’une des plus élevées, est révélateur. Quand Peugeot et surtout Renault délocalisaient, Toyota accroissait fortement sa production en France. Pourtant ces trois groupes étaient soumis aux mêmes charges.
Cette politique a été coûteuse pour les finances publiques parce qu’elle n’était pas centrée sur les secteurs soumis à la concurrence internationale. Elle a profité à la grande distribution, au secteur bancaire et aux activités de service. Elle comportait en outre une mesure absurde qui concentrait les allègements sur les bas salaires. Or la réussite industrielle repose sur les compétences et la qualification des salariés et donc sur un niveau de rémunération supérieur à la moyenne.
Les ressources nouvelles dont ont bénéficié les entreprises ne résultaient donc pas, dans leur immense majorité, de leur capacité à trouver de nouveaux clients et à leur proposer les biens correspondants à leurs attentes mais des réductions de coûts réalisées sur le dos de l’Etat et du système de protection sociale. Cela leur a permis d’améliorer les rémunérations des dirigeants et des actionnaires. Mais on n’a assisté à aucun redressement significatif de l’investissement sur le territoire national accroissant les capacités de production et l’emploi en contribuant au redressement des comptes extérieurs.
Au contraire, on a assisté à une vague d’acquisitions à l’étranger rendues plus faciles par ces allègements qui se sont souvent révélées désastreuses et qui ont provoqué la disparition ou leur passage sous contrôle étranger de joyaux industriels, comme Alcatel qui avait cru bon d’acquérir Lucent aux Etats-Unis, ou Lafarge qui avait racheté un ensemble de cimenteries au Moyen-Orient à la veille des conflits affectant toute la région. Le groupe fut forcé, pour surmonter les conséquences de cette décision, de passer sous le contrôle de son concurrent suisse Holcim.
Le discours en faveur de la réindustrialisation et les programmes comme « Choose France » pour attirer les investisseurs étrangers ou « France 2030 », pour faire émerger des entreprises utilisant des nouvelles technologies n’ont pas réussi à inverser la tendance passée. L’absence d’analyse lucide sur les vraies causes du déficit commercial ne permet pas de réfléchir aux mesures appropriées qu’il conviendrait de mettre en œuvre pour remédier aux deux trous, celui des finances publiques et celui des échanges extérieurs.
La France ne pourra pas rester éternellement dans le déni et ses dirigeants ignorer le lien existant entre ces deux déficits. Cette prise de conscience est nécessaire pour définir une nouvelle politique économique. Une première mesure s’impose : la réduction des allègements généraux de charges mais assortie un relèvement du plafond des salaires permettant d’en faire bénéficier les emplois qualifiés dans l’industrie.
Quand une politique ne donne pas les résultats attendus, il faut l’admettre, identifier les raisons de cet échec et avancer de nouvelles propositions. La communication ne peut se substituer indéfiniment à l’action. Les prochaines échéances électorales seront l’occasion d’ouvrir ce débat indispensable au redressement de l’économie française.