Au moment où deux crises politiques majeures affectent le monde, la guerre en Ukraine à la suite de son invasion par la Russie et la riposte à Gaza d’Israël pour répondre aux massacres perpétrés par le Hamas, le président des Etats-Unis déclenchait une guerre commerciale avec un relèvement des droits de douane imposés à toutes les entreprises exportant vers son pays. Il ajoutait ainsi aux troubles provoqués par ces crises sur les chaînes d’approvisionnement une incertitude supplémentaire préjudiciable à la consommation des ménages et aux investissements des entreprises, et donc à la croissance.
Ce faisant, Donald Trump rompait avec près d’un siècle de pratiques favorables au libre -échange, que n’avaient empêché ni la guerre froide, ni les nombreuses crises financières qui avaient frappé l’économie mondiale. Les effets bénéfiques avaient été nombreux. La concurrence générée par l’ouverture des frontières avait profité au pouvoir d’achat des consommateurs en pesant sur les prix et en faisant reculer l’inflation. Ceux-ci avaient aussi profité d’une bien plus grande variété de biens et de services offerts. Enfin les entreprises, grâce à des perspectives de débouchés plus vastes avaient pu réaliser des gains de productivité bien supérieurs à ceux qu’ils auraient tiré en se limitant à leur marché national. La conjugaison de tous ces facteurs a contribué de façon significative dans le passé à la croissance et donc à l’emploi.
Alors pourquoi ce revirement brutal ? Les Etats-Unis ont un déficit commercial massif que ne compensent que partiellement les échanges de services. Mais la mondialisation qui a résulté de la libéralisation des échanges a offert au pays une contrepartie essentielle. Les entreprises bénéficiaires ont réinvesti leurs profits en actifs américains ce qui a conféré un rôle central au dollar et ce qui a permis de financer sans aucune difficulté, ce déficit. L’attitude de Donald Trump relève d’une pratique bien connue en politique. Quand quelque chose ne va pas, on en impute la responsabilité aux autres. La France connait cela. Les piètres résultats de son économie sont imputés aux prédécesseurs ou aux salariés qui seraient paresseux et non aux erreurs des dirigeants actuels.
L’administration américaine accuse ainsi l’Europe de profiter de son marché sans payer sa part des dépenses militaires nécessaires à sa sécurité qui sont, elles, financées par son pays. De même, elle reproche à ses voisins mexicains et canadiens d’inonder son économie. Mais elle feint d’ignorer que ce sont les entreprises américaines pour la plupart qui ont délocalisé leur production et qui, en réduisant leurs coûts ont fait bénéficier les consommateurs de meilleurs prix. Cette situation est encore plus vraie pour la Chine puisque jusqu’à une période récente aucune entreprise de ce pays était en mesure de fournir directement le marché américain. Elles étaient des sous-traitants des groupes, américains ou non, qui vendaient leurs produits sur ce marché.
Le moyen retenu pour mettre en œuvre la politique de relocalisation consiste à établir des droits de douane massifs sur les produits importés et en négocier le niveau avec chaque pays ou zone concernés mettant ainsi fin à presque un siècle de libre-échange. La méthode choisie laisse une large part à la communication. On multiple les effets d’annonce et on ne se soucie pas des conséquences que cela pourrait avoir si ces annonces ne sont pas suivies d’effet. Mais elle relève aussi de la culture d’agent immobilier de Donald Trump. Pour obtenir un bon prix quand on a trouvé un acheteur, on commence par proposer un niveau excessivement haut quitte à forcer la personne intéressée à relever le seuil qu’elle était prête à accepter pour aboutir à la transaction.
C’est ce qui s’est produit avec l’Union Européenne qui a eu la naïveté d’engager une négociation sur la base du niveau des droits initialement annoncé par Washington pour enfin se satisfaire du taux de 15% conclu, sans d’ailleurs que l’on dispose avec précision d’une liste des secteurs effectivement concernés. A part le passage d’un taux inapplicable à ce taux de 15%, on ne voit pas ce que les pays européens ont gagné et c’est ce qu’ont fait savoir les dirigeants français et allemands. Quant aux chiffres d’importations d’hydrocarbures et d’investissements à réaliser aux Etats-Unis par les entreprises européennes, le plus grand flou persiste sur leur portée juridique car leur respect est hautement improbable, notamment en ce qui concerne les achats de pétrole qui font souvent l’objet de contrats à long terme et dont le choix est de la compétence exclusive des entreprises.
L’erreur de Donald Trump est de croire que cette politique peut lui permettre d’atteindre ses objectifs. Or le risque est grand que le contraire se produise. Même si la hausse des droits de douane peut être en partie supportée par les exportateurs et les distributeurs locaux, l’effet inflationniste sera inévitable s’ajoutant aux effets de la forte baisse du dollar depuis le début de l’année. La capacité de la banque centrale à baisser ses taux, ce qui est réclamé avec insistance, en sera d’autant réduite ce qui freinera encore une croissance déjà faible. Le taux à 10 ans pour les emprunts fédéraux est actuellement de 4,30% soit près de 100 points de base de plus que le taux français.
Un contexte économique de croissance ralentie et d’inflation persistante n’est bon ni pour les investissements destinés aux relocalisations, ni au rétablissement des finances publiques. Les stratégies des entreprises ne s’inversent pas du jour au lendemain. Décider d’implanter de nouvelles usines et les rendre opérationnelles prend plusieurs années surtout dans un tel climat d’incertitude. Les effets attendus du Make America Great Again risquent fort d’être illusoires, d’autant que dans le contexte international actuel où les chaînes d’approvisionnement sont perturbées, les décisions des chefs d’entreprise seront encore plus difficiles à prendre.
Quant aux recettes fiscales attendues provenant des droits de douane, il est loin d’être certain qu’elles seront supérieures aux pertes de recettes générées par la stagnation de l’activité. Cela accroitra la fragilité budgétaire du pays car aux 7% de déficit de l’Etat fédéral, il faut ajouter les déficits de chaque Etat et des institutions publiques. Le dollar est un atout. Mais si des mesures protectionnistes aussi violentes que celles annoncées étaient appliquées, les épargnants comme les Etats pourraient se détourner des actifs libellés dans la devise américaine. Le précédent Tesla, qui a conduit de nombreux consommateurs à rejeter ces véhicules du fait des prises de position de son fondateur, peut tout à fait s’étendre un jour aux marchés financiers.
La dernière limite imposée à cette politique est la nécessité d’importer des matières premières stratégiques. Le cas des terres rares chinoises est révélateur et les Etats-Unis cherchent à conclure un accord avec Pékin mais cette fois en position de faiblesse. Le contraste entre les stratégies des deux pays est saisissant. La diplomatie économique chinoise est, elle, fondée sur des relations « win-win », où chacun est gagnant. Mais qui pourrait imaginer que les produits chinois soient un jour moins taxés aux Etats-Unis que ceux en provenance du Mexique ou de l’Europe ?
La volonté de puissance d’un chef d’Etat ne peut s’exercer durablement au détriment de son peuple. Or la guerre commerciale actuelle aura des conséquences négatives sur l’économie américaine et donc sur la population. L’opinion publique exprimerait son mécontentement et pèserait sur les intentions de vote à l’occasion du renouvellement des membres de la Chambre des Représentants et d’un tiers du Sénat l’an prochain. Donald Trump pourrait alors, comme il l’a déjà fait à maintes reprises, revenir sur ses choix passés.