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Le blog d'Alain Boublil

 

Le consommateur et l’emploi

Le débat autour de la crise de l’élevage et du prix du lait a permis de toucher du doigt l’une des grandes faiblesses de la réflexion économique et ses conséquences sur l’action publique. Pour résumer, afin de venir au secours de nos agriculteurs, il faudrait un relèvement des prix tout au long de la filière de production et, au bout de la chaîne, que les consommateurs fassent un « sacrifice » en acceptant cette hausse, au lieu d’acheter des produits étrangers et se détourner de la production nationale. Le même sacrifice est demandé aux collectivités publiques dont, c’est un comble, les cantines scolaires et les restaurants d’entreprises se fournissent en viandes et fruits importés, toujours au nom de la bonne gestion de leurs dépenses, choix sanctuarisés, pensent-elles, par le code des marchés publics, et dans le respect de nos engagements européens.

Et il est de fait que la théorie économique valide ces comportements en pensant avoir démontré que l’optimum, pour chaque agent économique, le producteur comme le consommateur, est atteint lorsqu’ils exercent  librement leurs choix en fonction des informations que leur fournit le système des prix. Le jeu de la concurrence entre les producteurs aboutit donc à un optimum pour chacun. 

On connait la réponse radicale des détracteurs du libéralisme : il suffit de fermer les frontières et de sortir de l’Europe, de retrouver notre souveraineté et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. L’idée n’est pas nouvelle et elle traverse les courants politiques. Jean-Pierre Chevènement, Nicolas Dupont-Aignan et Florian Philippot disent, au fond, sur ces sujets, la même chose. Le remède serait évidemment pire que le mal. La France est le 5ème exportateur mondial. Nous vendrons en 2015 plus de 450 milliards d’euros de produits agricoles ou manufacturés dont plus de la moitié en Europe et pratiquement pas de matières premières. Le rétablissement des frontières européennes et le relèvement des droits de douane, partout dans le monde, porterait un coup fatal aux milliers d’entreprises qui exportent. On s’étonne de la complaisance des médias à l’égard de telles propositions et de la timidité des représentants du patronat, pourtant souvent très actifs sur des sujets infiniment moins sensibles, face de telles propositions suicidaires. L’ouverture des frontières a  deux vertus : elle élargit le choix des consommateurs, liberté à laquelle personne n’est prêt à renoncer et, du fait de la compétition qui s’instaure, elle accroit la qualité des produits offerts à tous. Qui, aujourd’hui, oserait prétendre, qu’il s’agit d’avantages mineurs ?

Face à de telles impasses, surgit alors le discours sur le « patriotisme économique ». Ainsi est introduite la notion de « sacrifice » que devrait s’imposer le consommateur en achetant français et en acceptant un prix supérieur à celui que lui offre le marché. On est ramené à la question initiale à propos du prix de la viande ou du lait. Seulement, tout cela est complètement faux pour une simple raison : en achetant un produit fabriqué en France, le consommateur ne devient pas seulement le propriétaire du dit produit, il contribue au financement des dépenses publiques et du système de protection sociale dont il est, in fine le bénéficiaire. Le taux des prélèvements obligatoires dans notre pays dépasse 45%. Qu’on le déplore ou qu’on s’en accommode, c’est un fait. A hauteur au moins des deux tiers, ces prélèvements sont opérés sur les activités productives situées en France, par le biais des charges sociales et de la fiscalité sur les entreprises et les salaires. Seule la TVA est prélevée indifféremment sur les produits locaux ou importés. A cet égard, la baisse qui fut octroyée sur la restauration est une absurdité quand on sait la part du tourisme dans notre économie et l’idée d’un relèvement général (la TVA sociale), dans un contexte d’inflation nulle et de vive concurrence qui freinerait sa répercussion sur le consommateur, ne doit pas être écartée.

Mais l’essentiel n’est pas là. Quand le consommateur aura compris qu’en « achetant français », il finance sa retraite, ses dépenses de santé et contribue à l’équilibrage des finances publiques, il n'aura plus l'impression de faire un sacrifice. Mais qu’à l’inverse, en « achetant étranger », il finance les prestations sociales du pays producteur et non celle dont il s’estime en droit de bénéficier, et il creuse le déficit public qui devra être couvert par une hausse de ses propres impôts. Le jour où ces évidences seront admises par tous et intégrées dans les choix de chacun, un pas de géant aura été accompli vers le rétablissement des équilibres économiques. Le sacrifice laisse alors la place à    l'intérêt bien compris. Bien sûr ce raisonnement ne vaut que pour les produits ou les services pour lesquels il existe une offre nationale, mais cela porte sur une part majoritaire de nos importations.

Le raisonnement s’applique aussi aux entreprises, et nous touchons là une différence majeure avec l’Allemagne, tellement souvent citée en exemple. Dans ce pays, la relation client-fournisseur est fondamentalement basée sur le partenariat. De la prospérité du fournisseur dépend le succès du donneur d’ordre qui bénéficie de la qualité du produit et de la sécurité de ses approvisionnements. En France, c’est l’inverse, et on le voit bien dans la distribution, où celui qui est au bout de la chaîne, cherche à faire sur ses fournisseurs les marges qu’il n’a pas pu ou su faire sur ses clients. En outre, il impose des délais de paiement qui fragilise le tissu économique et que le système bancaire est toujours réticent à financer. Là-dessus aussi, on aimerait un discours du monde patronal plus responsable, ce qui contribuerait à renforcer durablement nos entreprises.

Contrairement donc à ce qu’enseigne la théorie économique, fondée sur l’observation de situations d’une autre époque, le libre jeu de la concurrence et les niveaux de prix qui en découlent, ne fournissent qu’une information très imparfaite pour guider les choix des agents économiques. Un calcul grossier montre qu’entre 10 et 20% du prix payé hors TVA pour une production nationale par le consommateur, suivant les articles, ira alimenter les différents systèmes de redistribution ou le budget de l’Etat, et lui profitera donc, en fin de compte, ce qui ne sera pas le cas pour un produit importé. Les déséquilibres persistants en France, en matière d’emploi, de commerce extérieur ou de finances publiques, résultent ainsi de comportements biaisés par une mauvaise interprétation des signaux donnés par le système des prix. Les quelques milliers d’euros qu’une commune pense gagner en économisant sur les fournitures des cantines pèsent peu face  aux baisses de dotations qui seront imposées par l’Etat pour rétablir des finances publiques grevées notamment par le coût des aides qu’il faudra accorder aux agriculteurs en difficulté.

Quant au consommateur, dont les choix de dépenses constituent plus de 60% de l’activité économique, quand il aura intégré le fait que c’est lui qui détermine finalement le niveau de l’emploi et l’équilibre des régimes de prestations sociales, garantie de leur pérennité, peut-être alors aura-t-il compris qu’il doit faire attention à ce qu’il achète. Curieusement, la préoccupation environnementale a progressé et influe de façon significative sur ses choix, même au prix de coûts supplémentaires. Il faut espérer qu’il en aille de même enfin pour quelque chose de certain et d’urgent : l’emploi.