Il y a quatre mois, on percevait une embellie. Il y a deux mois, on se demandait si la reprise était enfin là, après la publication d’une baisse du chômage au mois de janvier. Alors, où en est-on réellement aujourd’hui ?
Les commentaires sont optimistes. Mais parmi eux, il y a l’optimisme de commande. Les membres du gouvernement ne peuvent faire autrement. Quand le ministre du travail constate qu’arithmétiquement, l’augmentation mensuelle au premier trimestre du chômage est faible, grâce à la baisse, non confirmée par la suite, du mois de janvier, ce qui est incontestable, il est dans son rôle. On peut néanmoins lui répondre que sur les douze derniers mois il y a 163 000 demandeurs d’emplois à plein temps en plus, ce qui est tout aussi incontestable et peu satisfaisant, et même 585 000 depuis mai 2012. Il y aussi l’optimisme intéressé. Les entreprises, et notamment les plus grandes ont bénéficié d’allègements d’impôts et de charges considérables depuis deux ans. Leurs représentants ont donc tout intérêt à confirmer, même si ce n’est pas tout à fait conforme à la réalité, que « cela marche », pour éviter de donner des armes à ceux qui critiquent ces choix. Cela ne les dispense pas, d’ailleurs, de demander de nouveaux avantages.
Alors où en est-on vraiment ? Les chiffres sur l’emploi ne permettent pas de conclure à une amélioration durable. Le même phénomène s’était produit à la fin de l’année 2013, avec une hausse des effectifs salariés, indicateur bien plus important pour mesurer la tendance sur l’emploi. On connait la suite.
Les économistes raisonnent différemment. Trois facteurs, en théorie favorables, sont intervenus depuis six mois : la triple baisse des taux d’intérêt, du pétrole et de l’euro. « Ce nouveau contexte porte en lui tous les éléments de la reprise, donc elle va arriver si elle n’est pas déjà là » entend-on. Cela ressemble à la méthode Coué. Car les effets réels de la triple baisse, phénomène sans précédent dont on se garderait bien de sous-estimer l’importance, ne sont pas aussi évidents.
D’abord, la baisse des taux profite moins à l’économie qu’à la Bourse. L’Etat persiste à en minimiser l’effet sur la charge de la dette, ce qui lui donnerait pourtant les marges de manœuvre budgétaires qui lui manquent. Ses prévisions, contre toute logique, annoncent même une hausse en 2016 et 2017 et relèvent du déni de réalité. Il fait même tout, dans sa politique d’émission pour en réduire l’impact sur les finances publiques en continuant à émettre aux taux du passé, empochant au passage de substantielles primes, huit milliards depuis le début de l’année, qui ne sont pas comptabilisées dans le déficit.
Même absence d’effet pour les entreprises. Au moment où, à Francfort, on cherche à stimuler la croissance en faisant baisser les taux, à Bâle, on édicte des normes prudentielles qui dissuadent les banques de prêter aux entreprises et les compagnies d’assurances de leur fournir des fonds propres. Le gouvernement vient, enfin, de s’apercevoir de cette contradiction et a nommé un banquier pour évaluer la situation et faire des propositions de remède. Si on ajoute que la fiscalité sur les actions, en France, a été durcie au point de faire chuter le nombre d’actionnaires individuels, on ne s’étonnera pas de voir nos entreprises se faire racheter par leurs concurrents étrangers. On ne note, d’ailleurs, et c’est bien logique, malgré ce contexte apparemment favorable, aucune reprise de l’investissement. L’optimisme, sur ce point, n’est pas justifié.
Alors le rayon de soleil viendra-t-il des baisses simultanées du pétrole et de l’euro ? Rien n’est moins sûr. D’abord, les deux baisses jouent en sens contraire. La baisse de l’euro réduit l’impact positif sur l’économie de la baisse du pétrole. La facture pétrolière, sur les six derniers mois connus n’a été réduite que de 9 milliards au lieu de 12 milliards, si l’euro s’était maintenu. L’impact sur le consommateur, du fait du poids de la fiscalité et du rééquilibrage des marges de raffinage, ne doit pas, en outre, être surestimé, d’autant que celui-ci se retrouvera dans le calcul de l’inflation, qui sert de base à l’évolution des rémunérations à commencer par le SMIC et de nombreuses prestations. Les effets de cette baisse, vantée par ailleurs, ont, en réalité, été largement neutralisés. On peut même dire que pour un parisien, qui vient de subir un triplement des tarifs de stationnement, qui ne semblent pas, eux, figurer dans l’indice des prix, la perte de pouvoir d’achat liée à un véhicule est réelle.
Oui mais, poursuivent les tenants de la dévaluation, cela améliorera la « compétitivité » des entreprises, et, refrain bien connu, cela profitera à la croissance et à l’emploi. Sauf que ce raisonnement a toujours été démenti par les faits. Les pays à monnaie faible n’en ont pas tiré avantage pour leur commerce extérieur, il suffit d’observer le cas des Etats-Unis et de l’Angleterre ces dix dernières années et de les comparer aux performances de l’Allemagne et de l’Italie, pour ne rien dire de la Suisse. La dévaluation renchérit le coût des importations avant d’apporter un avantage illusoire pour les exportations, vite d’ailleurs comblé par les hausses des prix intérieurs qui découlent d’une monnaie faible. Dans le cas de la France, c’est encore pire car plus de la moitié de nos exportations sont dans la zone euro et nos deux principaux concurrents aussi, toujours l’Allemagne et l’Italie. Donc nous n’avons pas grand-chose à gagner, sauf, et ce n’est pas négligeable, dans le domaine du tourisme qui devrait battre, en 2015, de nouveaux records. Il n’y a donc pas que des mauvaises nouvelles mais ce secteur ne peut à lui seul compenser les difficultés de tous les autres, à commencer par celui de la construction qui plombe, depuis trois ans la croissance de notre économie, et qui, lui, pourrait tirer profit de la baisse des taux à condition que les multiples normes, centres de décisions administratives et réglementations qui paralysent la construction neuve soient revues. Mais ce n’est pas la voie qui a été choisie, bien au contraire.
La baisse de l’euro face au dollar n’apporte un véritable avantage qu’à certaines entreprises qui, du fait de leur taille, ont investi en dehors de la zone et y réalisent une part importante de leurs activités. Cet avantage est immédiat, sans effort et trouve sa traduction dans le cours de bourse, donc dans la rémunération de ses dirigeants, dont les critères de performances sont sensibles au taux de change. C’est donc facile et cela rapporte gros, mais cela a un inconvénient : exprimée en monnaie étrangère, la valeur de l’entreprise baisse d’autant, ce qui en fait une proie plus facile.
Au total, il ne faut donc pas attendre de la triple baisse des miracles pour l’économie française et certainement pas un retour à une croissance « normale ». Le fait de savoir si on fera 1,1 ou 1,2% cette année relève du « fétichisme de la décimale » et n’a aucune signification. D’ailleurs le gouvernement semble s’en satisfaire, par rapport aux cinq années de quasi stagnation que la France a connue. Mais avec une croissance bien inférieure à 2%, le chômage demeurera très élevé, ce qui paralysera les comportements des consommateurs et dissuadera les entreprises d’investir. Car, comme le disait un grand patron qui vient de nous quitter, « dans l’entreprise, la personne la plus importante, c’est le client ». C’était François Michelin. Il savait, lui, comment fonctionne « l’économie réelle ».