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Le blog d'Alain Boublil

 

Pétrole : le fin de l’OPEP

La chute des prix du pétrole est-elle un phénomène passager résultant de circonstances politiques exceptionnelles et d’une croissance mondiale déprimée ou, au contraire, annonce-t-elle le retour durable à des énergies fossiles bon marché ? La seconde hypothèse apparait chaque jour plus plausible. Les causes de la chute actuelle sont bien identifiées. Face à une offre de plus en plus abondante, dans un contexte économique moins porteur, les pays producteurs réunis dans l’OPEP, n’ont pu s’entendre pour soutenir les cours.

Les Etats-Unis avaient clairement opté pour la baisse : elle amplifie l’impact des sanctions économiques visant à forcer Moscou à renoncer à ses ambitions territoriales et politiques en Ukraine. Cette stratégie est efficace puisqu’elle est en train d’affaiblir l’économie russe, ainsi que celle de ses voisins et alliés qui en subissent, par ricochet, les conséquences. Mais cette situation est par nature transitoire : le jour où les tensions nées de la crise ukrainienne retomberont, les Etats-Unis reviendront à leur doctrine traditionnelle, le pétrole cher est dans l’intérêt des Etats-Unis, et ce d’autant plus que les gisements qui ont été mis en exploitation grâce à de nouvelles techniques, ont des coûts plus élevés que les gisements traditionnels.

Isolée, la stratégie américaine n’aurait pas eu la même efficacité. La baisse des cours n’a pris cette ampleur que parce que l’Arabie saoudite n’a pas compensé le déséquilibre actuel du marché par une réduction de sa production, comme elle le faisait jusqu’à présent, dans le cadre de l’OPEP. La raison est bien connue : il s’agit d’affaiblir l’Iran, avec laquelle les relations traversent une crise grave et durable où s’opposent deux conceptions de l’Islam. Et le pays affirme désormais publiquement que ses impératifs nationaux ou religieux l’emportent sur son rôle passé de défenseur des pays producteurs et de chef de file de l’OPEP. Les dernières déclarations du ministre saoudien du pétrole, Ali al-Naimi sont sans ambigüité : « cela n’a aucun sens, pour les pays de l’OPEP, de réduire leur production, même si cela a pour conséquence une chute des prix jusqu’à 40 ou 20$ par baril ». Pourquoi, dit-on encore autour du Golfe Persique, réduire notre production pour qu’en profitent nos concurrents américains, brésiliens ou canadiens ?  Ces déclarations signifient la fin de l’OPEP, puisque son rôle jusqu’à présent, comme celui de tous les cartels, était précisément de contrôler les prix dans l’intérêt de ses membres.

Une phase nouvelle s’ouvre. Tôt ou tard, un apaisement dans les relations avec la Russie interviendra et les Etats-Unis retrouveront  leur intérêt à une remontée des cours, ne serait-ce que pour soutenir les compagnies qui se sont lancées dans l’exploitation du pétrole de schiste, parfois en s’endettant lourdement, ou les industries et les services qui vivent de l’exploration et de l’exploitation pétrolière. Mais cela ne sera pas suffisant, en l’absence d’une action coordonnée avec l’Arabie saoudite et ses anciens alliés, à laquelle ils ont refusé par avance de se joindre. La baisse actuelle ne devrait donc pas être  une parenthèse.

D’ailleurs le baril n’a dépassé le seuil des 100$ que récemment. Il y a eu d’abord les deux chocs pétroliers : le premier porte le baril à 10$ en 1974 ; il ne valait, suivant son lieu d’extraction, qu’un ou deux dollars jusque là. Puis, en 1979, il monte jusqu’à 30 $ et se maintient autour de ce niveau jusqu’en 1984. Après, et jusqu’en 2004, soit pendant près de 20 ans, le baril de pétrole va se situer en dessous de 28$, avec même une chute en 1998, où il atteint 12$. Les pays exportateurs s’en contentent. L’envolée des prix qui intervient à partir de 2005 et qui portera le cours jusqu’à 140$, au pic de la spéculation durant l’été 2008, a constitué un troisième choc pétrolier et s’inscrivait dans le « super-cycle des matières premières » provoqué par la rapide croissance des pays émergents et la faiblesse passée des efforts d’exploration. L’offre était alors suffisante,  pourquoi lancer des projets coûteux ? Tout change à partir de 2006 avec la remontée des cours : outre le pétrole de schiste américain, des gisements géants sont découverts au Brésil et en Afrique. L’OPEP et les Etats-Unis réussissent, dans un premier temps et tant bien que mal à maintenir le cours au dessus de 100$.                        

Mais l’interprétation qui en a été donnée, notamment en France, était totalement différente. On a estimé que la hausse des cours était le signe de l’épuisement prochain des ressources, il suffit, pour s’en convaincre de relire les commentaires qui ont accompagné les délibérations du Grenelle de l’environnement en 2007, comme ceux qui ont nourri la Conférence environnementale de 2013. Cette analyse n’était pas seulement celle des « Verts », hostiles par nature aux énergies « non renouvelables », elle était partagée par l’essentiel de la classe politique. Et comme l’impératif, lui incontestable, de réduction des émissions de gaz à effet imposait une baisse de la consommation d’énergie fossile, la hausse des prix contribuait à la réalisation des objectifs environnementaux. C’est tout cet édifice intellectuel qui est en train de vaciller aujourd’hui.

 Les Etats-Unis  continuent d’accroître leur  production mais les pays du Golfe refusent désormais de réduire la leur et l’OPEP sort du jeu. Les cours s’effondrent, le mouvement étant amplifié par le retournement des positions spéculatives. Au-delà même des considérations géopolitiques, cette situation est durable parce qu’elle correspond au nouvel état du marché pétrolier. On pourrait en dire autant du gaz naturel, en raison du mode d’indexation des contrats. La question qui mérite donc d’être posée aujourd’hui, pour la France, c’est bien quelles sont les conséquences pour notre économie d’un baril à 40$  durant les dix prochaines années ?   

A court terme, c’est une excellente nouvelle. La facture énergétique sera divisée par deux, soit une économie d’environ 30 milliards d’euros pour les prochaines années, qui ira alimenter le pouvoir d’achat des ménages en réduisant les factures de transport et de chauffage. Les coûts des entreprises baisseront partout en Europe. Notre déficit commercial sera lui aussi divisé par deux et notre balance des paiements courants retrouvera l’équilibre qu’elle avait perdu à partir de 2004. Mais cette « bonne nouvelle » va rendre la politique de « transition énergétique », qui fait l’objet d’un  projet de loi actuellement en discussion au Parlement, bien plus compliquée à mettre en œuvre. Surtout les objectifs de réduction de consommation d’énergie et de développement des énergies renouvelables, déjà fort ambitieux, qui figurent dans le texte, deviennent presque impossibles à atteindre.

L’Etat va donc être confronté à un difficile dilemme : ou bien, afin de soutenir à court terme l’activité, il laisse se répercuter la baisse des prix de l’énergie. Mais il est clair, dans ce nouveau contexte, que les investissements qui étaient prévus pour réduire nos consommations et qui devaient nourrir la « croissance verte » ne se feront pas. Il fallait déjà d’importantes subventions publiques pour déclencher les décisions des consommateurs. Avec des prix du fuel domestique divisés par deux et du gaz en baisse d’au moins 20%, qui va se lancer dans des travaux ? Avec des prix de l’essence et du diesel en baisse également de 20%, qui va se lancer dans l’acquisition d’une voiture électrique ? Quant aux énergies renouvelables, dont les pics de production coïncident avec les points bas de la demande, et qui ont déjà besoin de subventions considérables payées par les consommateurs, pour équilibrer leurs comptes, comment justifier que leur part dans le mix électrique augmente dans les proportions prévues ?

Ou alors l’Etat, notamment pour les carburants et les tarifs de gaz et d’électricité, augmente ses prélèvements pour neutraliser une partie de la baisse et en affecte le produit aux investissements en faveur de la croissance verte. Ce serait le choix de la cohérence.