En Suède, l’extrême droite anti-européenne vient de faire tomber le gouvernement et de nouvelles élections générales ont été convoquées. En Allemagne, Angela Merkel, devant le congrès de son parti, la CDU, a mis en cause explicitement la France et l’Italie, dont les « réformes structurelles » seraient insuffisantes pour permettre à ces deux pays de retrouver la croissance et de rétablir leurs comptes. La veille pourtant, la Bundesbank avait abaissé sa prévision de croissance pour l’année 2015 à 1%, illustrant la fragilité de l’économie allemande.
Le choix par la Chancelière du moment et du lieu pour étaler au grand jour les divisions qui minent le projet européen, est révélateur : la dénonciation des politiques françaises et italiennes est très populaire auprès de la droite allemande qui espère ainsi se maintenir au pouvoir. Pour la première fois, un länder, la Thuringe, va être dirigé par une coalition rassemblant la gauche, les Verts et Die Linke dont le président sera issu. Mais cette stratégie alimente la montée en puissance du parti anti-européen, l’AFD. En jouant avec le feu, Angela Merkel a toutes chances d’aboutir au résultat inverse. Et l’Europe n’en a vraiment pas besoin.
En pleine stagnation économique, avec un chômage élevé, sauf dans les pays où le déclin démographique entraine une baisse de la population en âge de travailler, l’Europe traverse une crise majeure, qui se traduit, à l’intérieur, par une montée du rejet du projet lui-même, et à l’extérieur, par une perte d’influence significative. Il suffisait d’observer le déroulement du sommet de Brisbane pour s’en convaincre. A aucun moment, les responsables européens ne sont apparus comme étant en position sinon d’imposer leurs vues, du moins de faire valoir leur point de vue, qu’il s’agisse du climat, où l’accord entre les Etats-Unis et la Chine s’est conclu de façon strictement bilatérale ou des relations commerciales, focalisées sur les échanges autour du Pacifique.
Contestée par les peuples qui la composent, critiquée ou ignorée par ceux qui l’entourent, l’Europe doit réagir. Or elle fait le contraire. Ses dirigeants affichent leurs divisions et n’apportent aucune réponse aux reproches qui fusent. La nouvelle Commission a raté ses débuts. Comme c’était prévisible, son Président a été immédiatement et directement mis en cause pour la politique fiscale de son pays, le Luxembourg, devenu, pendant qu’il exerçait les fonctions de ministre des Finances puis de chef du gouvernement, un Etat-Boîte aux lettres, offrant aux grandes sociétés internationales un moyen imparable et parfaitement légal au regard des règles européennes, d’échapper à l’impôt. Qui peut penser que sa priorité, et il y a urgence, sera de faire remédier à ces abus ?
Sa première initiative, un Plan d’investissement de 315 milliards d’euros pour relancer la croissance, relève à la fois de la politique-spectacle et de la diversion. Les mesures n’étant ni techniquement prêtes, ni politiquement arrêtées, avec des affectations pays par pays, Jean-Claude Juncker a privilégié l’effet d’annonce et son Plan a toutes chances de rester à ce stade. Le niveau de financement public prévu est dérisoire à l’échelle de l’Europe et le recours aux financements privés au mieux s’effectuera au détriment de projets non retenus et au pire se heurtera au refus des banques et des investisseurs. L’impact sur la croissance sera donc insignifiant. Mais son véritable objet est ailleurs : contrebalancer, avec cet artifice, le caractère dépressif et lui, pas du tout illusoire, des contraintes budgétaires imposées par Bruxelles en application des traités, et notamment, la fameuse règle des 3%. Or cette règle, évoquée pour la première fois en France en 1982, et inscrite, avec la stabilité des prix et le plafond de 60% du PIB pour l’endettement public, dans les traités, renvoie à une autre époque, celle où la menace de l’inflation était la hantise de l’Allemagne, à juste titre compte tenu de sa propre histoire.
Vingt ans après, la menace d’inflation a disparu. On évoque même le risque inverse. Aucun des grands pays ne respecte le plafond de 60% pour sa dette publique, sans que pour autant, quiconque, à Bruxelles ou ailleurs s’en émeuve et toutes les attentions sont focalisées sur le seul critère du déficit public annuel. Qu’on s’émeuve quand la politique d’un pays met en péril, comme ce fut le cas entre 2010 et 2012 sa solvabilité et qu’il doive faire appel à la solidarité européenne, c’est légitime. Mais ni la France, ni l’Italie ne sont dans ce cas puisque dans ces deux pays, le taux d’épargne des ménages dépasse très largement chaque année le déficit, ce dont les marchés financiers sont parfaitement conscients puisqu’ils prêtent à des taux jamais vus par le passé : moins de 2% pour l’Italie et moins de 1% pour la France pour des financements à 10 ans. Quant au risque extérieur, il est inexistant : la balance des paiements de la zone euro est excédentaire, avec un excédent italien et un faible déficit pour la France, légèrement supérieur à 1% de son PIB en 2014.
Le critère des 3%, qui pouvait avoir un sens il y a 25 ans, quand la menace inflationniste était réelle et les déficits de balance de paiements difficiles à financer, n’en a plus aucun aujourd’hui. La meilleure preuve en est que personne n’a songé à l’invoquer quand il s’est agi de contrer les effets désastreux de la crise financière venue des Etats-Unis en 2008. Aujourd’hui, c’est le projet européen qui est en crise, puisque du fait d’une réponse inadaptée des Etats imposée par la Commission, elle-même sous la pression désormais publique et sans équivoque de l'Allemagne, les pays membres se divisent et s’enfoncent dans la stagnation alors que l’économie américaine a repris sa marche en avant et que la Chine s’affirme comme la puissance économique montante du XXIème siècle.
Au moment, dans ce nouveau contexte, où l’Europe devrait être la solution, elle est en train, aux yeux des peuples qui la composent, de devenir le problème. Quel gâchis.