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Le blog d'Alain Boublil

 

Rapport Gallois: deux ans après

Chargé par François Hollande, peu après son élection, de dresser un bilan de la situation de l’industrie française, Louis Gallois, qui dirigea plusieurs grandes entreprises publiques, après avoir été un proche de Jean-Pierre Chevènement dans les années 70, concluait, au mois de novembre 2012 avec deux mots forts : «  décrochage » et  perte de « compétitivité ». La politique économique qui sera mise en oeuvre à la suite de ce rapport, même si elle n’en adopte pas toutes les recommandations, s’en inspirera : le Crédit d’Impôt-Compétitivité Emploi (CICE)  puis le « pacte de responsabilité » annoncé à la fin de l’année 2013, s’inscrivent dans la logique du Rapport : pour rétablir la « compétitivité » des « entreprises, on ne parle plus de l’industrie, il convient de réduire les charges qui pèsent sur elles. Ainsi  pourront-elles à nouveau investir et embaucher.                                                                        

Deux ans plus tard, rien ne s’est passé comme prévu. La croissance est restée nulle, alors que l’économie mondiale est largement repartie. Il y a 400 000 demandeurs d’emplois en plus,   les investissements comme nos exportations ont reculé et le déficit extérieur (hors énergie), s’est à peine réduit. La raison est simple : le diagnostic était à la fois  erroné et inutilement pessimiste. Il n’est donc pas étonnant que les remèdes se soient révélés inefficaces.

D’abord le « décrochage » mesuré par quatre indicateurs : la baisse de l’emploi industriel et  de la part de l’industrie dans la valeur ajoutée nationale, la réduction de la part des   exportations françaises dans les exportations mondiales et enfin l’apparition d’un déficit commercial hors énergie. De ces quatre critères, seul le dernier est pertinent. La baisse des effectifs industriels résulte essentiellement des gains de productivité et de l’« outsourcing » de certaines fonctions support, classées désormais dans les services. Les effectifs de l’agriculture ont été divisés par dix depuis cinquante ans. Qui prétendra que notre agriculture s’est effondrée ? Quant à croire que les emplois perdus auraient pu être compensé par des créations dans le machinisme agricole, cela tient du rêve.         

La baisse de la part de l’industrie dans la valeur ajoutée, comparable à ce qu’on a observé aux Etats-Unis, en Angleterre, et que l’on commence à voir en Chine, résulte de la diversification croissante de notre économie. Si le tourisme, les soins ou les services financiers prennent une place de plus en plus importante, en quoi cela affecte-t-il la performance de l’industrie ? Même observation sur la baisse de notre part du commerce mondial : les pays émergents ambitionnent de rejoindre les pays développés. Pour ce faire, leur croissance est forcément plus forte et leur contribution au commerce mondial s’accroit. A cela s’est ajoutée, jusqu’à cette année, la forte augmentation des prix des matières premières, qui a gonflé la part des pays exportateurs au détriment des autres pays, dont la France. Cette double  dilution ne permet en aucune façon de porter un jugement aussi sévère que celui qui figure dans le rapport Gallois. La France est restée durant toutes ces années le cinquième exportateur mondial. Par habitant, seule l’Allemagne, dans les pays qui nous précèdent dans le classement, fait mieux et les trois autres, la Chine, le Japon et les Etats-Unis exportent entre deux et huit fois moins que nous. Alors, où est le problème ?

Dans le quatrième critère. La France, hors énergie, est devenue déficitaire, ce qui n’était pas arrivé depuis plusieurs décennies. D’où la conclusion du rapport : nous avons perdu en « compétitivité », c’est cela qu’il faut redresser. Et en imputant cette perte aux coûts qui grèvent le travail et donc à aux marges insuffisantes des entreprises, on pense alors avoir trouvé la solution : transférer à l’Etat, donc, dans le contexte européen de rigueur budgétaire, aux contribuables et à l’endettement public, une partie de cette charge jugée excessive, et parallèlement alléger l’imposition des entreprises, geler les salaires et les prestations sociales.   

La principale erreur du rapport Gallois a été d’attribuer  la baisse de nos performances industrielles à une cause globale alors que celle-ci relevait d’incohérences dans la politique de l’Etat et d’erreurs stratégiques de dirigeants de quelques grands groupes, mais dont l’ampleur a été suffisante pour peser sur les résultats de l’ensemble. Deux exemples, le raffinage et l’automobile. En subventionnant directement le diesel, au travers du bonus malus écologique et de la fiscalité, l’Etat a déstabilisé l’appareil de production conçu à une époque où la part du diesel était deux fois plus faible.  Résultat, quatre raffineries ont été fermées et le déficit extérieur de cette activité, autrefois équilibrée, atteindra 18 milliards d’euros en 2014. Il est économiquement absurde d’importer du pétrole pour le raffiner et réexporter l’essence à perte, puisqu'il n'y a plus de débouchés en France.

Dans l’automobile, la stratégie de Renault et les erreurs de Peugeot ont conduit en moins de dix ans à un effondrement de l’emploi en France et à l’apparition d’un solde extérieur déficitaire pour la première fois. En s’alliant avec Nissan, Renault s’est fermé plusieurs marchés porteurs, dont la Chine, et a ouvert à son partenaire le marché français, en mettant son réseau commercial à sa disposition, marché que le dit partenaire s’est empressé de servir depuis son usine toute neuve basée en Angleterre. En commercialisant les produits « low cost » de Dacia, Renault a mis ses propres modèles dans une situation impossible et les a délocalisés en Espagne et en Europe centrale. Enfin, en offrant aux clients des modèles au design très discutable (la Vel Satis…), Renault a perdu la bataille du haut de gamme. Quant aux erreurs de Peugeot, elles ont été abondamment décrites quand il s’est agi de recapitaliser l’entreprise. Ces échecs sont d’autant moins liés aux handicaps supposés décrits dans le rapport Gallois, qu’au même moment, Toyota accroissait sa production à Valenciennes et que Michelin et Valeo confortaient leur position de leaders mondiaux.

Quant à l’éternelle comparaison avec l’Allemagne, au lieu de s’obnubiler sur des écarts de coûts salariaux de l’ordre de la décimale, il aurait mieux valu mettre en avant la différence radicale des rapports interentreprises entre les deux côtés du Rhin. L’industriel allemand considère son fournisseur comme un partenaire et non comme quelqu’un sur le dos duquel il va récupérer les marges qu’il n’a pas pu obtenir auprès de son client. La faiblesse du tissu industriel national résulte directement de ces comportements qui débouchent sur une mortalité élevée de ces fameuses ETI et PME qui, nous manqueraient tant.

En faisant l’impasse sur les véritables faiblesses de notre industrie, l’Etat n’a évidemment pas contribué à y remédier. Ce qui est plus grave, c’est que les solutions retenues ont, elles aussi, aggravé la situation. En provoquant un transfert significatif de ressources des ménages vers les entreprises, la consommation a été freinée. Et comme la nouvelle régulation financière (Bâle III, stress tests) dissuadait les banques de prêter au secteur privé, entreprises comme particuliers, aucune reprise de l’investissement n’est intervenue. C’est spectaculaire pour les entreprises, malgré, encore une fois les dispositions adoptées depuis deux ans. Et c’est tout aussi vrai pour les ménages : le niveau des mises en chantiers de logement va tomber à un plus bas historique en 2014, probablement même en dessous de 300 000 unités.

On est donc en présence d’un double phénomène de thésaurisation : les entreprises ne voyant aucune reprise n’embauchent pas et accumulent des liquidités, voire distribuent des dividendes à leurs actionnaires. Et les ménages qui en auraient la possibilité, craignant pour l’avenir,  gonflent leurs actifs financiers qui attendront un niveau record en 2014. Outils de sortie de crise, les analyses développées dans le rapport Gallois se révèlent être deux ans après,  à l’origine de l’aggravation de la crise. Comment sortir de ce cercle vicieux et auto-entretenu ? En reconnaissant humblement les erreurs passées et en infléchissant la politique économique dans un sens plus favorable au soutien de l’activité. Les chiffres désastreux du chômage au mois d’octobre vont-ils enfin déclencher cette réaction salutaire ?