Au lendemain d’un Sommet européen dont les résultats ont été décevants pour la France et à la veille du débat qui va révéler le retard pris par notre pays par rapport à ses engagements budgétaires, on est en droit de s'interroger sur les motivations allemandes. Wolfgang Schäuble ne rate jamais une occasion de critiquer, à mots à peine couverts, la politique économique du gouvernement et condamne par avance toute action coordonnée, qu’elle vienne de la BCE ou de l’Eurogroupe, pour stimuler la croissance dans la zone euro.
La France n’a pas pu obtenir une date pour un Sommet consacré spécifiquement à cette question et attendra jusqu’au mois d’octobre une réunion de l’ensemble de l’Union. Et tout le monde s’attend à des moments difficiles lorsque seront publiés l’estimation du déficit français en 2014 et les prévisions pour l’année 2015. Face au non-respect par la France de ses engagements, dans un contexte européen où la croissance est notoirement en panne, même en Allemagne, quel intérêt ce pays a-t-il à mettre en difficulté son principal partenaire et au-delà, quel objectif poursuit-il en tentant de bloquer les actions indispensables au soutien à l’activité lesquelles auraient en outre pour effet de commencer à réconcilier les peuples avec le projet européen ?
Sur le plan intérieur, c’est incompréhensible. Le succès du parti anti-euro AfD aux dernières élections en Saxe et son entrée au Parlement régional, qui en annonce d’ailleurs peut-être une autre en Thuringe ou dans le Brandebourg le 14 septembre, peut difficilement satisfaire Angela Merkel. Et sur le plan européen, la position de principe ne tient pas davantage. D’abord la zone euro a surmonté brillamment les turbulences de 2010-2011, comme en témoignent le niveau très bas des taux d’intérêt et le resserrement des spreads entre la France et l’Allemagne d’une part, et les pays en difficulté à l’époque comme l’Espagne et le Portugal, pour ne pas parler de l’Italie qui se finance aux mêmes conditions que… les Etats-Unis. En outre la zone connait un excédent substantiel de sa balance des transactions courantes, ce qui est une garantie de solidité.
Quant au respect des traités, l’Allemagne n’est pas la mieux placée pour jouer au gendarme avec une dette publique de 85% du PIB, largement supérieure aux 60% autorisés, malgré des dépenses militaires très en dessous de la moyenne et une démographie inquiétante qui génère à court terme une baisse des besoins dans l’éducation, donc des dépenses, mais à plus long terme une menace : qui remboursera ? En outre, durant la période post-unification, l’Allemagne a pris bien des libertés avec le critère des 3%, il est vrai avec la complicité coupable de la France. Mais ces deux règles, qui apparurent au moment des premières discussions sur la création de la monnaie unique, à la fin des années 80, n’avaient pour objet que de venir en soutien de l’objectif fondamental, la stabilité des prix.
L’Allemagne avait connu, durant les années 20, une hyperinflation catastrophique qui avait eu des conséquences économiques et politiques désastreuses et on ne pouvait lui reprocher de prendre toutes les mesures pour se protéger contre ce risque, face à une France qui, durant les années 70, avait eu, à cet égard, une complaisance peu responsable. Il faudra attendre 1982 pour que des réformes soient mises en œuvre et quelques années de plus pour qu’elles produisent leurs effets et que les comportements changent. On craignait, à l’époque, car les économies étaient moins ouvertes à la concurrence internationale et les marchés bien moins développés, qu’un déficit excessif, en créant artificiellement de la demande, fasse pression sur les prix et qu’un endettement trop important pousserait à la hausse les taux d’intérêt.
Vingt-cinq ans après, ces raisonnements n’ont plus de sens, comme en témoignent l’évolution des prix dans la zone euro et les craintes relatives à l’apparition du risque de déflation. Le mode de fonctionnement de l’économie mondiale a changé. Une demande excessive dans un pays peut créer un déficit extérieur, mais certainement pas dans le climat de concurrence actuel, un regain d' inflation. Celui-ci provient de facteurs extérieurs, comme l’évolution des prix des matières premières, ou intérieurs comme l’apparition de bulles immobilières créées par une politique monétaire trop accommodante et surtout une fiscalité trop favorable.
Malgré le non-respect par la quasi-totalité des pays du double critère sur la dette et le déficit, l’inflation et les taux d’intérêt de la zone euro sont à des plus bas historiques. Le lien avec la stabilité des prix a donc été rompu. Alors pourquoi s’acharner ? La crise de la zone euro est dans toutes les mémoires. Elle a eu pour origine l’endettement incontrôlé de plusieurs pays, soit du fait des imprudences de leur système bancaire, soit de l’irresponsabilité de leurs dirigeants politiques, soit des deux. Et elle a créé une nouvelle menace pour les Etats, celle de devoir payer les dettes des autres, menaces auxquelles une parade a été trouvée avec la constitution de mécanismes d’intervention et de fonds destinés, dans l’urgence, à venir en aide aux pays en difficulté, un Fonds Monétaire Européen en quelque sorte, et auquel la France a largement contribué.
Le dernier argument que pourrait invoquer l’Allemagne face à la France serait alors que notre pays risquerait de constituer une menace pour la survie de la zone euro. C’est politiquement indéfendable et techniquement absurde. Notre pays a un déficit de sa balance courante des paiements de 1,4% (et non de 4% comme l’a affirmé par erreur Jacques Attali dans une interview aux Echos) et celui se réduira encore en 2014. Surtout, nous avons, comme l’Allemagne, un taux d’épargne très élevé et un taux d’épargne financière largement supérieur au déficit public. Et même si l’agence France-Trésor qui gère la dette publique s’enorgueillit de voir celle-ci souscrite à plus de 60% par des investisseurs étrangers, ce qui est de bonne pratique sur le plan commercial, ce chiffre est grossièrement surévalué du fait de la localisation au Luxembourg et depuis peu à Londres, pour des raisons techniques de cotation, des fonds en euros qui sont les principaux véhicules vers lesquels sont envoyés les ressources collectées par l’assurance-vie en France.
La réalité, c’est que l’épargne française est bien supérieure à la dette publique nationale et que celle-ci ne fait courir aucun risque à la zone euro. Tant que ces conditions dureront, faible inflation et épargne financière élevée, le non-respect de la lettre des traités fera bien moins courir de risques à la zone euro que sa trop faible croissance, obstacle au rétablissement des Etats endettés, Allemagne y compris, et facteur majeur de désaffection des peuples, comme en témoignent les résultats de toutes les élections en Europe, y compris aussi en Allemagne.
Alors pourquoi ce pays s’acharne-t-il à mettre en difficulté ses partenaires, au premier desquels figure la France ? La seule explication plausible, et peu réjouissante, est le retour d’une certaine volonté de puissance de notre voisin. L’Allemagne a renoncé à jouer un rôle diplomatique de premier plan et elle ne voit pas, à la différence de la France, l’Europe comme un levier d’influence sur le plan mondial. Elle semble chercher, au contraire, à accroître son influence en Europe, par sa réussite commerciale, mais aussi en affaiblissant ses concurrents, dont la France et l’Italie et en s’appuyant sur les pays de l’Est entrés dans l’Union après l’effondrement soviétique. Ainsi s’est vérifiée la prédiction faite alors suivant laquelle l’objectif de l’Allemagne était de transformer les anciens satellites politiques de Moscou en satellites économiques de l’Allemagne.
Ses entreprises ont structuré leurs chaines d’approvisionnement en y implantant des sous-traitants et ont ainsi bénéficié comme en Tchéquie, en Slovaquie ou en Pologne de coûts très bas qui ont renforcé leur compétitivité tout en se créant de nouveaux débouchés. Et cela a aussi permis de bénéficier d’un avantage de change : ou ces pays avaient rejoint la zone euro, après avoir massivement dévalué, ou ils étaient en dehors et l’Allemagne bénéficiait de l’euro fort. Les entreprise françaises, comme l’a démontré une étude de la direction du Trésor en avril 2013 ont fait exactement le contraire, en particulier dans l’industrie automobile.
En imposant à ses principaux concurrents dans la zone euro des politiques restrictives qui les affaiblissent, l’Allemagne, faisant bloc avec ses sous-traitants, renforce sa position dominante. La question qui est donc posée est aujourd’hui bien claire : la France, et les pays affectés par cette politique, conforme en apparence à la lettre des traités mais en contradiction totale avec l’esprit de la construction européenne et qui la menace directement, vont-ils encore longtemps rester sans réagir ?