Vous n’êtes pas encore inscrit au service newsletter ?

Inscription

Se connecter

Mot de passe oublié? Réinitialiser!

×

AB 2000 Site d'analyse

Le blog d'Alain Boublil

 

Les leçons de Gustave Caillebotte

Il faut aller à Yerres, pas pour découvrir la jolie commune dont le maire est le député souverainiste et anti-européen Dupont-Aignan, mais pour visiter une merveilleuse exposition  consacrée à Gustave Caillebotte. Elle se tient sur les lieux même de son inspiration, la propriété familiale qui s’étend face à son parc bordé par une rivière, l’Yerres, qui serpente au milieu d’une nature protégée, dans un décor  que ne désavoueraient pas les plus grands paysagistes anglais. Son histoire révèle à la fois le génie de notre peuple et l’extraordinaire capacité de l’Etat et de ses émanations à commettre les pires erreurs, capacité hélas toujours intacte de nos jours.

On l’a compris, Gustave Caillebotte était un peintre, et pas n’importe lequel, puisqu’il fut le compagnon et parfois le mécène des Impressionnistes, au point même, quand on découvre ses œuvres, qu’on en arrive à se demander s’il ne fut pas tout simplement l’inspirateur, sinon le père, de ce mouvement qui a révolutionné la peinture. Sa technique, bien sûr, mais aussi le choix de ses thèmes : ses petits nymphéas de 1875 font irrésistiblement penser à ceux que Monet immortalisera quarante ans plus tard et aussi cette «  Leçon de piano » pleine de vie, de 1881, soit dix ans avant les « Jeunes Filles au Piano » dont Renoir ne fera pas moins de cinq versions.

Né en 1848, dans une  famille d’industriels, il hérite très jeune et, débarrassé de tout souci matériel, s’inscrit à l’Ecole des Beaux Arts, dans la classe de Léon Bonnat, le maître incontesté de l’académisme ambiant, dont l’œuvre aurait sombré dans l’oubli s’il n’avait eu l’idée de la léguer à la ville de Bayonne et de la faire exposer au milieu de sa belle collection de dessins anciens. Caillebotte se lie très tôt avec Monet, Renoir, Pissarro et Degas et, comme eux, sollicite en 1874, auprès des organisateurs du Salon, l’admission de ses œuvres.  Comme eux, il se verra refuser le droit de les exposer : il n’a pas satisfait au code esthétique du moment et ne s’est pas soumis à la règle du « grand sujet », condition mise par les autorités qui prétendent alors dicter le goût.

Comme ses compagnons de combat contre le conservatisme ambiant, il persévère et  peint des paysages inspirés par le somptueux décor naturel de sa propriété d’Yerres et des scènes de la vie de l’époque dans toute leur modernité, sujets qui constituent les thèmes de l’exposition. Mais, en plus, il aide ses amis peintres en payant parfois leur loyer et en achetant leurs tableaux, qui ne trouvent alors, bien sûr, aucun preneur en France.

Il meurt trop tôt, en 1894, pour assister à l’intérêt croissant de la bourgeoisie d’affaires américaine pour l’œuvre de ses camarades. Dépourvus de préjugés, ces nouveaux collectionneurs ont été introduits dans le milieu artistique parisien par l’une de leurs compatriotes, Mary Cassatt, qui a convaincu sa meilleure amie, Louisine Havemeyer. La collection qu'elle constitue alors avec les fonds de son mari, fait aujourd’hui la gloire du Metropolitan Museum, à New York.                   

L’œuvre de Caillebotte n’a intéressé personne de son vivant, à part ses amis, et sombre dans l’oubli. Il ne partagera pas la gloire tardive de ses compagnons de lutte désormais exposés dans le monde entier. La France tente, maladroitement, de réparer son erreur et rassemble dans un petit bâtiment aux Tuileries, le musée du Jeu de Paume, les quelques tableaux qui ne sont pas partis à l’étranger, puis aménage, dans une gare désaffectée, Orsay, un vaste lieu d’exposition où on les montrera en compagnie de leurs censeurs, dans une sorte de réconciliation esthétique. Ainsi « les Romains de la décadence », de l’obscur Thomas Couture pourront bénéficier du regard des foules attirées par «  l’Olympia »  d’Edouard Manet.

Mais le pire n’est pas là car Gustave Caillebotte, ému par les décès prématurés de son père et de l’un de ses frères, a rédigé, dès 1877, un testament où il lègue à l’Etat sa collection, le fameux « legs Caillebotte », qui comportera pas moins de 60 peintures de  Monet, Renoir, Pissarro, Sisley et bien sûr de Cézanne, ainsi que 7 pastels de Degas. Après sa mort et au terme de deux ans de tergiversations, car l’Académie est vent debout contre l’exposition des œuvres léguées au Luxembourg qui est alors l’annexe du Louvre, l’Etat finit par accepter la moitié des tableaux, et refuse donc notamment les « Baigneurs au repos » de Cézanne, aujourd’hui dans la collection Barnes à Philadelphie. En outre, alors que ses héritiers proposent à l'Etat une donation de plusieurs de ses oeuvres, l'Etat consent tout juste à recevoir « les Raboteurs de parquet », probablement l’une de ses œuvres les moins impressionnistes. « L’homme au balcon », que Caillebotte a peint en 1876, s’est vendu plus de 14 millions de dollars en 2000 ! Et les œuvres exposées à Yerres viennent de Washington, de Milwaukee et de Bloomington, Indiana…

L’acceptation partielle du legs suscite une levée de boucliers de la part de l’establishment culturel : pour Gérôme, figure centrale de l’académisme, l’exposition de ces œuvres (à côté des siennes, faut-il le rappeler) est « un signe de déchéance et d’imbécillité ». Au-delà de l’immense plaisir esthétique que confère la contemplation des tableaux de Gustave Caillebotte, leur histoire, comme celle de leur auteur et du mouvement auquel il a participé, comporte deux enseignements d’une étonnante actualité.   

L’exil, que l’on peut déplorer, de  ces chefs d’œuvres a néanmoins contribué de façon spectaculaire au rayonnement de la France dans le monde. Si les foules se pressent à New York, à Chicago ou à Philadelphie, c’est pour les admirer. Si elles étaient toutes restées cantonnées en France, leur retentissement aurait été moindre. Notre pays ne doit donc pas regretter le succès de nos expatriés car ils contribuent, tout comme les chefs d'oeuvre que nous n'avons pas su retenir, à notre rayonnement.

A l'inverse, accorder autant de crédit à des jugements ou à des actions sous prétexte que ceux qui les profèrent ou les entreprennent ont reçu un titre universitaire ou administratif, phénomène parfaitement décrit par Bourdieu quand il évoque la « noblesse d’Etat », est un lourd facteur d’affaiblissement de notre pays.

C’est à cela aussi qu’il faut penser en allant à Yerres.