La France traverse une période difficile. Un mouvement de protestation des lycéens s’est déclenché et rencontre un large soutien de la population, qu’il s’agisse des syndicats d’enseignants et des parents. Ils s’insurgent contre la dégradation des locaux et le non-remplacement de leurs professeurs en cas d’absence. Ils réclament une forte augmentation des moyens affectés par l’Etat à l’Education nationale. Au même moment le gouvernement peine à faire adopter la réduction significative du déficit budgétaire rendue indispensable par l’endettement public croissant du pays.
Les marchés financiers qui avaient longtemps été indulgents en exigeant une faible prime de risque lorsque l’Etat procédait à une émission d’obligations ont brutalement changé d’avis à la fin de la semaine dernière, dans un contexte de montée générale des taux d’intérêt. L’écart avec l’Allemagne qui avait été relativement stable autour de 80 points de base depuis le début de l’année est brutalement passé à 140 points. Et on a même attribué aux inquiétudes nées de la situation de l’économie française la légère baisse de l’euro face au dollar intervenue ces derniers jours.
Le lien a ensuite été fait entre les deux crises : les jeunes déjà affectés par la dégradation du système éducatif et les difficultés à trouver un emploi, et inquiets, en plus, devant le dérèglement climatique qu’ils subiraient toute leur vie, devraient dans l’avenir rembourser la dette contractée par les générations précédentes qui, elles, avaient largement profité des dépenses. Ce ressentiment était aggravé par le refus des retraités de renoncer à certains avantages. Le débat entre les générations n’est pas nouveau mais repose-t-il sur une appréciation juste de la réalité ?
Les « Baby Boomers » que beaucoup considèrent comme les profiteurs des années passées et les responsables de la situation financière de la France ont grandi durant les Trente Glorieuses. Ces années étaient-elles aussi glorieuses qu’on le dit ? Ce qui vaut cette qualification, c’est le taux de croissance élevé de l’économie française, taux qu’elle n’a jamais retrouvé depuis. Mais ce taux résultait du volume très faible de l’activité au lendemain de la guerre, volume qu’il a été facile d’accroître rapidement jusqu’aux crises pétrolières des années 70. Il y a donc une large part d’illusion statistique dans le jugement porté.
La réalité était alors bien différente. L’espérance de vie dépassait difficilement 65 ans. Les Français avaient du mal à avoir le téléphone et il y avait à peine quelques centaines de kilomètres d’autoroutes et plus de 10 000 morts sur les routes chaque année. Le chômage, du fait de l’arrivée d’une nouvelle génération sur le marché du travail, allait exploser avec un taux dépassant 10% et l’inflation avait atteint 14% en 1980.
Les trente années qui ont suivi, et qui sont si souvent et à tort décriées, ont, au contraire apporté des réalisations spectaculaires et durables dont les générations actuelles profitent et qui seront transmises aux générations futures. L’espérance de vie, grâce aux progrès de la recherche médicale et de la qualité des soins, s’est accru de vingt ans et le nombre de morts sur les routes a été divisé par cinq. Les Français bénéficient du meilleur réseau d’infrastructures en Europe, avec notamment le TGV, de connexions qui leur permettent sur tout le territoire d’avoir non seulement accès au téléphone mais aussi à Internet et d’une fourniture d’électricité sûre et compétitive contribuant très peu aux émissions de gaz à effet de serre.
Le jeune génération, dite Génération Z, si mécontente aujourd’hui, devrait prendre conscience de cette réalité mais c’est vrai qu’elle ignore aussi, et certainement qu’elle ne peut même pas imaginer qu’en 1980 les radios libres étaient interdites et qu’il n’y avait que trois chaînes de télévision. Pour autant, l’accroissement de l’endettement public est une menace et il est impératif de le réduire en adoptant des réformes basées sur la réduction des dépenses de fonctionnement de l’ensemble des administrations et des collectivités.
Il faut aussi corriger trois erreurs majeures de politique économique commises depuis vingt ans. La première concerne l’environnement. Le réchauffement climatique est un phénomène global. La France n’a qu’une part infime dans les émissions de CO2 mais n’a entrepris aucune action pour en atténuer les effets comme en témoignent les conséquences sur la population et sur les territoires de la canicule de cet été. Il est impératif de réduire les subventions affectées aux éoliennes et aux panneaux solaires au profit des investissements consacrés à l’isolation des bâtiments, et notamment des établissements scolaires, et installer quand c’est nécessaire, des appareils pour rafraîchir l’air.
Ensuite, il faut revenir sur la politique de réductions des charges sur les bas salaires. L’avenir de la France et donc de son industrie et de sa jeunesse, ce sont les emplois qualifiés. On ne peut pas avoir inventé Parcours Sup et orienté les promotions d’élèves chaque année vers l’enseignement supérieur et dissuader les entreprises de les recruter parce que l’on a incité celles-ci à se spécialiser dans les services où la main d’œuvre coûte moins cher du fait de ces allègements.
Enfin il faut revoir complètement la politique familiale et cesser de dissuader les familles qui ont les moyens d’élever leurs enfants d’en avoir en ayant bloqué les allocations familiales et supprimé les avantages fiscaux. Cela a provoqué la baisse de la natalité et la concentration de celle-ci dans des familles à revenu très modeste n’ayant pas toujours les moyens de s’occuper suffisamment de leurs enfants ce qui peut donner lieu à des débordements violents et même à de la délinquance.
L’augmentation de la dette publique est, en partie, le résultat de toutes ces erreurs qui ont affaibli la croissance, l’industrie et la natalité. Prétendre que cela aboutira à en transmettre la charge aux prochaines générations n’a pourtant aucun sens car rien ne les empêchera de continuer à émettre des titres pour procéder au remboursement de ceux arrivés à maturité. Mais ces générations vont hériter de l’énorme accumulation d’actifs financiers détenus par leurs parents et grands-parents et ainsi de l’argent pour rembourser cette dette, au cas où ils décideraient de ne pas, à leur tour, la transmettre à leurs propres enfants. Au mois de juillet 2026, le montant des actifs financiers nets des ménages avait atteint 6 300 milliards d’euros, soit près du double de la dette publique.
Mais les contribuables, quel que soit leur âge, ne doivent pas être les seuls à faire des efforts. A côté des administrations et des collectivités locales qui doivent réduire leurs frais de fonctionnement, les entreprises qui ont largement bénéficié des allègements de charge et des investissements publics qui leur donnent accès à des infrastructures efficaces et à une électricité compétitive, doivent prendre leurs responsabilités pour contribuer au retour de l’économie française à des équilibres financiers solides.
Les investissements massifs à l’étranger, les dividendes records et les rachats d’action ne correspondent pas aux objectifs qui avaient été fixés lorsque les allègements de charges et les réductions fiscales ont été décidés. C’est à elles aussi qu’il revient d’assurer à la jeunesse les perspectives professionnelles qui lui permettra de prendre le relais des générations qui l’ont précédée. Elle héritera alors des fruits du travail des parents et des grands parents comme des formidables investissements que le pays a accompli ces dernières décennies. Elle n’en est pas aujourd’hui consciente parce que son horizon est assombri par les difficultés financières de l’Etat, résultant de sa mauvaise gestion mais c’est une réalité.
Aux prochains gouvernements de procéder aux changements indispensables et la jeunesse retrouvera alors le sourire.