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Le blog d'Alain Boublil

 

Trois sujets absents des rencontres d'Aix

Les Rencontres d’Aix connaissent chaque année un grand succès comme en témoigne le nombre croissant de participants au point que l’on commence à les qualifier de « petit Davos d’été ». Cette réussite découle de plusieurs facteurs. Il y a d’abord une organisation parfaite. Chaque session commence et se termine à l’heure et les intervenants maîtrisent bien le temps de parole qui leur est assigné. Il y a ensuite la diversité des intervenants qui viennent des cinq continents et qui ont ou ont eu des responsabilités diverses, dans la politique, dans l’entreprise ou dans le monde universitaire. Enfin le choix des sujets correspond bien aux grands défis du monde d’aujourd’hui.

Les défis que lancent aux pays, notamment en Europe, les nouvelles tensions géopolitiques ont été abondamment abordés et les points de vue les plus divers ont été exposés. La question de la souveraineté dans des secteurs stratégiques comme l’énergie ou les nouvelles technologies, a fait l’objet d’intenses débats de même, dans le contexte de canicule qui régnait dans les amphithéâtres, que les conséquences du réchauffement climatique et les mesures à prendre pour le freiner. Enfin la présence de plusieurs dirigeants de banques centrales a permis des débats économiques très riches notamment sur la complémentarité entre le politique monétaire et la politique budgétaire.

La politique n’a pas été absente puisque plusieurs candidats potentiels à la prochaine élection présidentielle française étaient présents et le Premier ministre a prononcé le discours de clôture de la première matinée des Rencontres. Pourtant trois sujets n’ont pas fait l’objet de débats suffisamment approfondis, les causes du déclin apparent de l’influence de l’Europe dans le monde, les remèdes à apporter au décrochage technologique du Vieux Continent et les mesures à prendre face au défi climatique.

Le « décrochage européen » a été présenté d’abord sur la base de statistiques économiques et financières : retard de productivité, croissance plus faible, absence d’entreprises stars dans les nouvelles technologies. Les comparaisons en matière de productivité sont difficiles à établir mais il est indiscutable que l’alourdissement bureaucratique européen a des conséquences sur l’efficacité des entreprises mais cela n’affecte pas la compétitivité puisque l’Union Européenne a un large excédent commercial et une balance des paiements positive année après année. La faible croissance est surtout due à la démographie à l’instar du Japon qui n’a jamais été qualifié de pays en déclin. Mais il est indiscutable, et ce n’est pas la première fois dans l’histoire, que ce sont des entreprises américaines qui ont été les plus innovatrices et cela se voit dans leur capitalisation boursière. Mais là encore, ce n’est pas la première fois et cela n’est pas forcément durable, on l’a vu avec IBM et General Electric.

La vraie raison, et elle n’est pas apparue durant les différentes tables rondes sur le sujet, de cette perception d’un déclin européen, c’est l’absence d’incarnation de l’Europe. Les Etats-Unis ont Donald Trump, la Chine Xi Jinping et la Russie Vladimir Poutine. L’Europe n’a personne. Dans un monde médiatisé, c’est une faiblesse. Elle semble absente des débats alors qu’elle est bien là mais sans être représentée. Quand on évoque les réformes à entreprendre on cite le rapport Draghi mais à aucun moment on imagine que son auteur pourrait porter la voix européenne grâce à une réforme des institutions lui conférant ce pouvoir et cette mission comme le fit à l’époque Jacques Delors.

La deuxième question porte sur le « financement de l’avenir ». Elle a été largement abordée pour aboutir à la conclusion que les Etats-Unis ont une très large avance suivie par la Chine qui compte moins sur l’afflux des capitaux que sur un effort de formation de la jeunesse largement orienté vers les professions techniques. On y délivre plus de qualifications d’ingénieurs et de techniciens chaque année que dans l’ensemble des autres pays. Si la taille du pays et la volonté de ses dirigeants expliquent cette domination, rien, au contraire ne justifie qu’autant de moyens financiers se dirige depuis l’étranger vers les Etats-Unis.

L’Europe est un continent riche même si certains Etats sont très endettés. L’épargne financière des ménages dépasse 30 000 milliards d’euros et la zone euro a un excédent structurel de sa balance des capitaux. Pourquoi ces excédents vont-ils s’investir aux Etats-Unis et contribuer au financement de l’avenir et non pas sur le continent ? Il eût été intéressant de recueillir les analyses des participants et d’aller au-delà de la traditionnelle explication consistant à mettre en avant le statut particulier du dollar.

D’autres explications mériteraient d’être approfondies comme les contraintes qu’impose l’Europe à ses entreprises qui pèsent sur leur rentabilité et donc sur leur attractivité avec les normes ESG ou les obligations de reporting qui sont plus contraignantes qu’aux Etats-Unis. Il y a surtout le rôle des grands fonds à qui les épargnants européens confient leurs économies. Or la majorité d’entre eux sont américains. Ils sont naturellement enclins à privilégier des placements sur des marchés qu’ils maîtrisent, qu’il s’agisse de dettes ou d’actions. Le rééquilibrage de l’épargne européenne repose sur la prise de conscience des causes de ce déséquilibre.

La troisième question est plus nationale et elle était d’autant plus actuelle que les Rencontres se sont déroulées sous une forte chaleur malgré les efforts des organisateurs pour en atténuer les effets. Plusieurs tables rondes avec des intervenants de nationalités très variées ont porté sur le dérèglement climatique. Mais le débat s’est concentré sur deux points : convaincre les sceptiques, ce qui vue la température ambiante ne fut pas très difficile et rechercher les meilleurs moyens de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Mais l’essentiel n’est plus là car l’action d’un pays, surtout s’il est très peu émetteur comme la France, n’a aucune conséquence sur son propre climat. A partir du moment où le dérèglement est considéré comme certain, la priorité est de rechercher les meilleurs investissements à réaliser pour protéger les populations et les entreprises.

Or les discussions se sont concentré comme depuis trop longtemps sur le rôle des énergies renouvelables et sur les investissements à réaliser pour décarboner l’économie alors que des progrès pourraient être accomplis dans une meilleure isolation des bâtiments publics qui accueillent des élèves ou des personnes âgées ou ayant des problèmes de santé. Rien n’a été dit sur les conséquences de ce dérèglement sur la fourniture d’énergie et notamment d’électricité. Ainsi, par exemple, le développement de la climatisation dans les logements nécessite une consommation la nuit qui ne peut être fournie par les panneaux solaires et les éoliennes.

Les débats entre les politiques et les économistes et dont les médias rendent compte, portent trop souvent sur le rôle du nucléaire, sur l’abandon des véhicules à moteur thermique ou sur la fixation pour chaque Etat d’objectifs de réduction d’émission. Ils sont désormais obsolètes, sauf bien sûr pour les grands émetteurs que sont la Chine, les Etats-Unis ou l’Inde. Puisque le mouvement est irréversible, il est urgent de s’y préparer pour en atténuer les conséquences. Quant aux vrais responsables aujourd’hui de cette situation, le moment est venu dans leurs relations avec l’Europe de faire pression sur eux pour qu’ils adoptent enfin des politiques efficaces pour lutter contre ce dérèglement.

Dans le monde de plus en plus complexe et animé par des intérêts divergents, organiser des Rencontres où les points de vue se croisent est de plus en plus important et Aix vient d’en apporter la preuve, même si tous les sujets n’ont pas été abordés.