La crise énergétique que traverse le monde n’est pas la première mais elle pourrait être bien plus grave que les précédentes. Les crises de la fin des années 70 auraient, a-t-on dit, mis un terme aux Trente Glorieuses. Ce concept, exclusivement fondé sur un indicateur, le PIB, qui est loin de représenter toutes les caractéristiques d’un pays, est trompeur puisque la croissance fut forte parce qu’au lendemain de la guerre, la production était faible. Il méconnait des réalités cruelles comme notamment la stagnation de l’espérance de vie, les dix mille morts chaque année sur les routes ou les dizaines de milliards qu’il faudra dépenser par la suite pour enlever l’amiante des bâtiments construits à l’époque.
Les deux chocs pétroliers ont certes fait bondir les cours. Le baril de brut valait 3 dollars en 1973, 36 dollars en 1980. Il était redescendu à 25 dollars en 1990 avant de passer à 80 dollars en 2010. Il avait même parfois dépassé 100 dollars avant de retomber. Ces mouvements s’étaient chaque fois traduits par des poussées inflationnistes (15% en France en 1980) et des ralentissements passagers de l’activité. Ils avaient contribué, notamment en France avec les choix en faveur du nucléaire, à l’adoption de politiques visant à atténuer les conséquences de cette instabilité.
La crise déclenchée avec la guerre au Moyen-Orient est beaucoup plus grave pour deux raisons : elle ne concerne pas seulement le pétrole mais touche aussi le gaz naturel. Elle comporte une dimension structurelle : la destruction d’installations de production et l’insécurité sur les modes d’approvisionnement seront durables. En affectant le gaz naturel, elle atteint une énergie fossile qui est devenue stratégique. Son utilisation s’est fortement accrue depuis 25 ans en passant en 2000 de 2200 milliards de m3 à 3950 milliards en 2024. Deux facteurs expliquent cette évolution.
La mise en œuvre de nouvelles techniques d’extraction avec la fracturation hydraulique a permis d’exploiter les gisements de gaz de schiste. La liquéfaction du gaz naturel a rendu possible son transport d’un continent à l’autre. Auparavant seuls des gazoducs reliant sur un même continent les centres de production et les lieux de consommation permettaient l’accès gaz naturel. Aujourd’hui grâce à des usines de liquéfaction au bord d’un océan et à des méthaniers transportant le gaz naturel liquéfié jusqu’à des lieux de consommation situés dans un autre continent, la consommation a pu se développer et cette énergie fossile a pu alimenter de nouvelles centrales thermiques pour produire de l’électricité.
Si le conflit actuel s’aggrave, l’exploitation des gisements gaziers sera affectée comme les unités de liquéfaction qui rendent possible son transport vers les marchés où il est demandé et qui ne peuvent pas être desservis par des gazoducs. La remise en état des installations sera longue et surtout une incertitude lourde et durable se sera instaurée sur le mode d’approvisionner. Cette situation est d’autant plus inquiétante qu’elle intervient à un moment où la demande d’électricité, qui est largement satisfaite par des centrales à gaz, va s’accroître en raison de la mutation irréversible des pays vers une société numérique. La consommation de gaz dans les centrales électriques s’est déjà accrue de 15% entre 2016 et 2023.
Les solutions qui ont été imaginées et les politiques retenues en Europe ont porté essentiellement sur la recherche d’économies d’énergies, sur l’électrification des usages consommant des énergies fossiles et sur les énergies renouvelables. Malheureusement ces solutions ont peu de chances de répondre aux attentes. La transformation digitale avec l’intelligence artificielle et les data centers va générer une forte demande d’électricité qui ne pourra être compensée par les efforts en matière d’économie d’énergie qui ont donné jusqu’à présent des résultats peu convaincants. La politique d’électrification du parc automobile ne fera qu’accroître les tensions sur les marchés de l’électricité tout en affaiblissant l’appareil industriel puisqu’il est établi que les concurrents américains et chinois disposent déjà d’une large avance.
Le choix des renouvelables n’est pas davantage à la hauteur des attentes. La production est intermittente et il faut pour y remédier disposer de capacités de production, le plus souvent à base d’énergies fossiles, capables d’être mises en activité dès que les conditions météorologiques l’exigent. On a pensé à un moment que l’on pourrait pallier à cette faiblesse en stockant l’électricité. Cette solution a été écartée car techniquement trop incertaine.
En outre la crise qu’ont connu les réseaux espagnols et portugais en 2025 avec des pannes de seize et de douze heures dues à la brutalité et à l’imprévisibilité des fluctuations de production des éoliennes et des panneaux solaires, a encore ajouté des doutes sur les capacités de ces modes de production à assurer en permanence les fournitures de courant indispensables. Avec la numérisation croissante des activités les conséquences de ces crises provoquées par les énergies renouvelables vont devenir de plus en plus lourdes et donc inacceptables.
L’Europe va vite apparaître comme le grand perdant de ce double choc énergétique pour plusieurs raisons. D’abord le continent de produit pratiquement pas de pétrole et de gaz naturel, à la différence des Etats-Unis dont les entreprises productrices vont accumuler les profits au détriment des consommateurs et de la stabilité des prix. Mais dans ce contexte, il est peu probable que la Réserve Fédérale relève ses taux avec le risque de plonger le pays dans la stagflation. Quant à l’Asie, qui bénéficie de sa relation privilégiée avec la Russie et qui dispose de réserves massives de charbon, elle devrait être moins affectée.
Ensuite, l’Union Européenne va payer le prix des erreurs de sa politique énergétique, à commencer par l’acceptation de la soumission aux importations de gaz russe et son hostilité à l’énergie nucléaire. Il aura fallu attendre 2022 pour que soient enfin autorisés des financements communautaires pour construire des centrales nucléaires. Entre-temps, sous la pression de l’Allemagne, la France avait dû fermer la centrale de Fessenheim et s’engager à réduire sa production, avant de procéder à un renversement spectaculaire sept ans plus tard.
Enfin l’obsession affichée en faveur des énergies renouvelables a généré des investissements excessifs et coûteux qui n’ont en rien contribué à renforcer l’indépendance énergétique de l’Union. Le pays le plus touché sera l’Allemagne qui va devoir affronter une perte de compétitivité de son industrie avec la hausse des prix de l’énergie et la pression de plus en plus forte des concurrents chinois qui vont prendre des parts de marché aux entreprises allemandes dans des secteurs stratégiques comme l’automobile ou les biens d’équipements. Or il n’y a pas d’Europe forte si l’Allemagne est affaiblie.
Pour répondre aux défis posés par le double choc causé par la guerre au Moyen-Orient, l’Europe doit complètement redéfinir sa politique énergétique. Même si celle-ci reste largement de la responsabilité des Etats, de nouvelles règles, qui pourraient figurer dans un Traité, devraient s’imposer sur le marché de l’électricité par exemple. Trois critères à respecter se révèlent aujourd’hui indispensables. Le premier concerne l’environnement avec un taux d’émission limité pour l’ensemble de la production électrique. Le deuxième critère porte sur l’indépendance avec un niveau maximum d’énergies fossiles importées en vue de la production. Le troisième critère, pour éviter le retour à des crises comme celle qui vient de frapper l’Espagne et le Portugal, fixe un plafond à la part des énergies intermittents en fonction du réseau et des disponibilités des autres sources de production d’électricité.
L’Europe doit tirer les leçons de la crise du Moyen-Orient et adopter des mesures de nature à protéger son économie et sa souveraineté.