La colonisation a été, au fil des siècles, un phénomène historique aux conséquences majeures. L’empire romain, et même bien avant, son homologue chinois, étendirent leurs territoires et apportèrent leur langue et leur culture. A la sortie du Moyen-Age, les nations européennes imposèrent leur domination sur le Nouveau Continent et jusqu’en Asie. Ce qui animait les dirigeants, ce fut avant tout leur volonté de puissance. Progressivement, la sécurisation des routes commerciales et l’accès aux matières premières dont ces Etats étaient dépourvus constituèrent des motivations supplémentaires.
La décolonisation s’amorça à la fin du XVIIIème siècle avec la création des Etats-Unis facilitée par la rivalité persistante entre la France et l’Angleterre. Le continent américain se libéra ensuite de l’emprise de l’Espagne et du Portugal et l’Asie des dominations anglaises et hollandaises. L’histoire du XXème siècle vit ensuite la décolonisation de l’Afrique et du Vietnam, au prix parfois de guerres sanglantes. A l’inverse, mais pour des motifs idéologiques, la Russie devenue l’Union soviétique, prit le contrôle des pays situés dans l’Europe de l’Est tout en leur laissant une apparente indépendance pendant que la Chine s’affranchissait du Japon. La chute du mur de Berlin libéra ces peuples et l’on pensa alors que ces pages de l’histoire du monde avaient été définitivement tournées.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie a montré que ce n’était pas le cas mais ce n’est peut-être pas l’évènement qui aura le plus de conséquences sur les relations internationales dans l’avenir. Un nouveau mode de domination est intervenu avec l’ouverture des frontières et la libéralisation des mouvements de capitaux. Il s’exerce par la monnaie : le dollar est devenu ces dernières années un outil de pressions car il est, et de loin, la première monnaie de réserve dans le monde. Une forme nouvelle de la colonisation est apparue, la colonisation financière.
L’euro aurait pu contrebalancer cette évolution mais il n’avait pas été conçu pour cela. Il s’agissait, pour renforcer le marché unique, d’éviter les fluctuations entre les devises européennes qui perturbaient les échanges et avaient généré dans les années 80 des ajustements fréquents des taux de change assortis de tensions politiques gênant l’aboutissement du projet européen. L’euro a eu deux avantages. Grâce à une politique monétaire efficace, l’inflation a pu être maîtrisée bien mieux que par le passé. En devenant une monnaie de réserve, il a facilité les échanges à l’intérieur comme à l’extérieur de la zone euro. Mais il n’a jamais eu pour ambition de supplanter le dollar.
Au début des années 2000, la Chine, tout en entrant dans l’Organisation Mondiale du Commerce, s’était fixé comme objectif l’internationalisation de sa devise, le Yuan. Cela a facilité le financement de ses entreprises, notamment à travers l’accès à Hong-Kong qui était une place financière internationale majeure. Mais vingt ans après, la part de la devise chinoise dans les réserves des banques centrales comme dans les échanges économiques et financiers est restée très faible et donc des objectifs initiaux.
Le dollar n’a donc toujours pas de concurrent sérieux et les autorités américaines aujourd’hui s‘en servent comme instrument de pression dans un contexte international tendu. C’est ce qui s’apparente à une lente mais efficace colonisation financière. Les conséquences de la politique monétaire américaine sur le reste du monde avaient toujours été importantes, comme en témoignent les relèvements de taux d’intérêt à la fin des années 70 pour lutter contre l’inflation. Elles avaient provoqué une envolée du dollar et avait déstabilisé les économies européennes. Mais l’utilisation de la devise comme moyen de pression est aujourd’hui d’une tout autre nature.
Un premier exemple est fourni par l’apparition d’un nouveau concept : l’extraterritorialité. Le simple fait d’utiliser le dollar pour une transaction, où que cela se situe dans le monde, rend la justice américaine compétente pour en juger la conformité, au regard de ses lois, et prononcer des sanctions. Alstom et la BNP ont ainsi été lourdement condamnés. On a même été jusqu’à prétendre que c’était un concurrent américain d’Alstom qui avait été à l’origine de la procédure pour l’affaiblir, ce qui reste à prouver.
De même, si les Etats-Unis décident d’appliquer un embargo sur les importations venant d’un pays avec lequel existe un différend, cette mesure ne visera pas seulement les entreprises américaines mais quiconque réglera ses achats en dollars ou fera appel à une banque chargée de convertir les dollars dans la devise choisie par l’exportateur pour effectuer la transaction.
Les Etats-Unis ont accumulé de lourds déficits extérieurs qui ont été financés par ses partenaires commerciaux. Les banques centrales de ces Etats disposent aujourd’hui, de très importantes réserves en dollars qui ont été, pour une large part, utilisées pour acheter des titres de la dette publique américaine. Les tensions internationales s’étant accrues, ces institutions, et notamment la Banque Populaire de Chine qui est l’un des principaux créanciers, ont songé à réduire leur exposition, Mais face au risque de voir les cours chuter, elles ont dû adopter une politique très prudente, les forçant, de facto, à continuer à financer les déficits américains.
La situation s’est encore aggravée avec le projet du président américain d’acheter le Groenland. Comment pourrait-il le faire sinon en le payant en dollars et donc en aggravant son endettement extérieur, lequel est financé par les pays qui font l’objet en permanence de ses menaces ? Pour surmonter cette contrainte, Donald Trump a alors informé les pays européens qu’ils feraient l’objet de lourdes représailles s’ils se mettaient à vendre les bons du Trésor américains qu’ils avaient accumulés au fil des années, soit plus de 2000 milliards de dollars.
Ces menaces ne semblent pas avoir impressionné les fonds de pension des pays nordiques. Le fonds danois Akademiker-Pension et le fonds suédois Alecta ont annoncé qu’ils avaient vendu leurs titres américains à la suite des projets du président américain sur le Groenland. Même si la réaction des marchés financiers après ses déclarations agressives l’a incité à revenir en arrière, l’utilisation de l’instrument financier dans les tensions politiques internationales n’avait jamais atteint un tel degré.
Celui-ci s’est également imposé dans les relations commerciales. On ne compte plus, et dans des circonstances variées, allant du refus d’adhésion de la France au « Conseil pour la paix » aux pressions exercées pour acheter du pétrole et du gaz américain, les cas de recours aux menaces de droits de douane envers les pays qui refusent de se soumettre aux exigences de la Maison Blanche. Là encore, l’irruption des sanctions financières dans des désaccords qui devraient se résoudre par la voie diplomatique est sans précédent.
Même si le plus souvent, ces menaces n’ont pas été suivies d’effet, elles ont créé un climat d’incertitude défavorable à la croissance. Elles incitent les Etats comme les entreprises à sortir du modèle de la « mondialisation heureuse » pour entrer dans une phase de repli sur soi qui n’est pas étrangère aux progrès dans l’opinion des partis extrémistes.
Tout se passe comme si le fait de disposer d’une devise jouant un rôle central dans les transactions et qui a été accumulé au fil des décennies par tous les pays, donnait au pays qui l’émet le pouvoir d’imposer ses vues. L’un des défis des années à venir va être de convaincre ce pays qu’il n’est dans l’intérêt de personne de poursuivre dans ce qui s’apparente à un néo-colonialisme.
Plutôt que de parler de guerre des monnaies, il serait plus juste d’observer que si la monnaie a acquis les caractéristiques d’une arme de guerre, il faut se garder de l’utiliser.