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Le blog d'Alain Boublil

 

L'effet Lang Lang

Eric Lu, un jeune américain d’origine taïwanaise, vient de se voir décerner le prix Chopin, la plus haute distinction pour un pianiste. Il succède ainsi à Yundi-Li, né à Chongqing, qui l’avait obtenu à l’âge de 18 ans quelques années plus tôt et à Seong-Jincho, lui de nationalité sud-coréenne. Ils s’inscrivent ainsi dans la lignée de Yuja-Wang, née à Pékin et de Lang Lang, natif de Shenyang, la capitale du Liaoning, qui sont devenus deux des pianistes les plus appréciés de la planète. La Chine a, sur son territoire, près de la moitié des joueurs de piano du monde entier et il n’est pas surprenant que ses artistes aient su séduire et enthousiasmer les amateurs de musique bien au-delà de leurs frontières.

On peut en tirer deux enseignements essentiels pour comprendre l’évolution de l’économie mondiale et la réussite de l’industrie chinoise. Il y a d’abord l’effet de taille. Plus le nombre de joueurs de piano était élevé, plus la probabilité qu’apparaisse un artiste exceptionnel est forte. Ce n’est ni une condition nécessaire ni, encore moins, une condition suffisante, mais c’est une réalité. Le second porte sur l’effet d’ouverture. Le piano est un instrument européen comme les compositeurs qui ont écrit des partitions qui enchantent bien au-delà des frontières des pays où ils ont vécu.

La Chine est dotée d’une culture héritée d’une civilisation millénaire dans laquelle la musique comme art et le piano n’occupaient pas une place centrale. L’ouverture de la société a favorisé l’adoption de l’instrument et des partitions, les a fait aimer et a donné naissance à des talents aujourd’hui reconnus dans le monde entier. La combinaison de ces deux effets, la taille et l’esprit d’ouverture sont à l’origine de ces succès. Leur transposition à l’économie est évidente mais insuffisamment admise, notamment en matière de commerce international.

Les échanges extérieurs de la Chine ont atteint en 2025 un nouveau record. Leur volume a été de 6 480 milliards de dollars, en hausse de 3,8% par rapport à 2024. L’excédent commercial a été de 1 214 milliards de dollars avec des exportations de 3 860 milliards de dollars en hausse de 6,1%. La quasi-stagnation des importations ne doit pas être mal interprétée car la croissance du pays en 2025 devrait être voisine de 5%. Elle résulte essentiellement de la baisse des cours du pétrole et du gaz que la Chine importe, ce qui a réduit sa facture énergétique.

Ces résultats sont d’autant plus flatteurs que le monde a connu une vague protectionniste déclenchée par l’administration Trump comportant, en outre, une grande volatilité du niveau des tarifs douaniers. Cela a généré un climat d’incertitude néfaste pour la croissance et pour les échanges extérieurs. Les performances à l’exportation des entreprises chinoises sont d’autant plus remarquables et montrent qu’elles ont réussi à surmonter les effets de cet environnement défavorable.

Les thèses développées en Occident suivant lesquelles ces succès résulteraient des aides procurées par l’Etat dans un contexte de ralentissement de la demande intérieure ne sont pas convaincantes. Cela aurait généré des surcapacités que les groupes chinois auraient écoulé dans le monde entier à bas prix. Il n’y a aucun doute sur le fait que le pays est confronté à une quasi-stagnation de la consommation intérieure et à une crise immobilière majeure. Mais les groupes industriels chinois avaient entamé bien avant leur mutation et s’étaient fixé comme objectif d’affronter leurs concurrents américains, japonais ou européens avec de considérables efforts de recherche grâce à la formation chaque année de centaines de milliers d’ingénieurs et de techniciens de haute qualité.

C’est là où l’« effet Lang Lang » est intervenu avec d’abord la taille du marché intérieur chinois, de très loin supérieure à celle des pays concurrents. Elle constitue un facteur majeur de compétitivité. Les coûts de production et surtout les coûts fixes, comme la recherche ou la gestion, déclinent avec les volumes. C’est ce qui a permis à l’industrie chinoise de passer progressivement du statut d’usine du monde à celui d’acteur majeur sur le marché mondial. Mais cela ne suffisait pas. La Chine a une civilisation et une culture qui sont parmi les plus anciennes du monde et qui ont bien peu de points communs avec celles des pays occidentaux. Mais pour vendre sur le marché mondial il faut accepter de faire les efforts nécessaires pour comprendre les attentes des pays et de leurs consommateurs afin de les satisfaire.

Le premier exemple est celui des énergies renouvelables. Le débat sur le réchauffement climatique n’est pas né en Chine. On a même considéré pendant longtemps à Pékin qu’il était causé par l’accumulation au fil des années passées des émissions des grandes puissances industrielles et que c’était donc à elles de prendre les dispositions pour freiner son aggravation. Ce n’est plus le cas et les autorités chinoises pour réduire leur dépendance aux énergies fossiles importées et pour contribuer à lutter contre ce réchauffement qui affecterait lourdement le pays a lancé de vastes programmes dans les secteurs du nucléaire et de l’hydraulique puis dans les énergies renouvelables.

C’est ainsi qu’en quelques années, grâce à l’ampleur de son marché intérieur, à la compétence de ses ingénieurs et aux matières premières indispensables comme les terres rares dont la Chine pouvait disposer, le pays est devenu le leader incontesté des panneaux solaires et est en mesure de fournir le monde entier ce qui contribue à accroître ses exportations et son excédent commercial. Le prochain Plan de cinq ans mettra la priorité dans la conjugaison de l’innovation dans l’industrie avec les exigences écologiques.

Le second exemple est celui de l’industrie automobile. Son succès aujourd’hui sur le marché mondial ne résulte pas de quelconques surcapacités ou de subventions mais de la compréhension des dirigeants de ces entreprises de l’évolution de la demande des consommateurs. Pendant longtemps, l’acquisition d’une voiture de marque étrangère était un signe de réussite sociale. C’est ainsi que dans la capitale de la Silicone Valley chinoise, à Shenzhen, il y avait plus de Porsche immatriculées qu’en France. Cela a fait longtemps la fortune des constructeurs allemands. Mais cette époque est révolue.

Les constructeurs chinois ont intégré dans leurs modèles tout ce qui faisait le succès de leurs concurrents et la part des marques étrangères a commencé à reculer. En 2025, les immatriculations en Chine de VW ont baissé de 8%, celles de BMW de 12,5% et celles Mercédès de 19%. Durant cette période, les ventes de véhicules électriques en Chine ont atteint 8 millions, contre seulement 3 millions en Europe et 1,7 millions aux Etats-Unis.

Les marques chinoises commencent à s’imposer. Le leader de l’électrique, BYD a dépassé Tesla et l’écart entre ces deux constructeurs ne va cesser de se creuser dans l’avenir. Ce mouvement ne se limite pas aux véhicules électriques. La capacité de ces marques à comprendre et à satisfaire les goûts et les besoins des consommateurs européens est exceptionnelle, qu’il s’agisse du design, de la sécurité ou du confort. Il est indiscutable que l’effet de taille et le coût du travail encore bien plus faible qu’en Europe, constituent des avantages que n’arrivent pas à neutraliser les différentes taxes et les normes imposées par Bruxelles. Mais on aurait tort de voir là la cause principale de leur succès.

En ignorant les raisons de tous ces succès, l’industrie européenne aura peu de chances de  trouver les remèdes appropriés et le succès mondial de Lang Lang aura constitué un signal annonciateur de celui de nombreuses branches de l’industrie chinoise.