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Le blog d'Alain Boublil

 

La France et la K-économie

Ce concept est né aux Etats-Unis et commence à faire son apparition en Europe grâce à plusieurs articles du Financial Times. De quoi s’agit-il ? D’un nouveau modèle économique où, de façon structurelle, ses composantes évolueraient de façon divergente. Dans la lettre K, une branche est tournée vers le haut et l’autre vers le bas. Dans la K-économie, une partie de la population voit ses revenus et sa richesse s’accroître tandis que ceux du reste de la population diminuent de façon continue, d’où un accroissement structurel des inégalités.

Aux Etats-Unis, ces dernières années il est devenu beaucoup plus difficile, pour une large part de la population, de sortir de la pauvreté pour rejoindre les catégories sociales aisées, si l’on excepte les prodigieuses fortunes nées de l’exploitation des nouvelles technologies. Avant, le rêve américain était ouvert à chacun, pour peu qu’il mobilise ses forces pour devenir riche. Ce n’est plus le cas du fait de l’évolution du modèle économique. C’est ce que ce nouveau concept met en évidence mais il génère des critiques et commence à susciter des mesures pour en corriger les effets. La Californie projette d’instaurer une taxe sur les milliardaires et le président du géant des semi-conducteurs, Nvidia, dont la capitalisation dépasse 4000 milliards de dollars, M. Huang, n’y trouve rien à redire.

L’Europe, et notamment la France, sont-elles concernées par ce qu’il faut bien appeler une transformation majeure au sein des économies des pays développés ? Oui mais les modèles sociaux sont complètement différents. La réduction des inégalités ne repose pas sur la possibilité donnée à chacun par son travail et ses qualités personnelles de relever son niveau de vie et de s’enrichir mais sur la redistribution fondée sur des prélèvements qui financent les transferts permettant en partie de combler les inégalités.

La question qui est alors posée est simple : face à une montée des inégalités et aux blocages persistants pour accéder à un niveau de vie plus élevé, les besoins de redistributions vont s’accroître. Mais comme le niveau des prélèvements a déjà partout atteint un plafond et que l’endettement public bat des records, ce modèle va très vite trouver ses limites, notamment en France. Le défi des prochaines années va donc être de trouver les moyens de freiner l’avènement de la K-économie en faisant admettre que l’augmentation de la production de richesse n’est pas incompatible avec un meilleur partage de celle-ci.

Les chiffres sont éloquents. La fortune des ménages français ne cesse de s’accroître et elle a atteint à la fin de l’année 2024 près de 15 000 milliards d’euros soit environ trois fois le niveau recensé en 2001 par l’INSEE. Les actifs financiers constituent désormais la partie la plus dynamique dans cette évolution prenant le relais des biens immobiliers. Leur taux d’épargne financière se situe en 2025 à un niveau record, approchant 10% du revenu disponible brut. L’explication couramment donnée, l’incertitude face à l’environnement international et l’instabilité politique, n’est pas convaincante. La vraie raison est le fort accroissement des inégalités. Un nombre croissant de ménages bénéficient de revenus de plus en plus élevés, supérieurs à leurs besoins de consommation.

Les grandes entreprises, les banques et toutes les activités de services qui leur sont rattachées ont consenti une envolée des rémunérations des cadres supérieurs et de leurs conseils extérieurs au moment où, au nom de la compétitivité, il fallait réduire le coût du travail pour la grande majorité des salariés. Cette réduction fut accompagnée d’une diminution des prélèvements sociaux financée par l’Etat. Mais cette aide étant réservée à des salaires en dessous d’un plafond, elle a généré ce que l’on a appelé la « smicardisation » de l’économie. Les entreprises ont été dissuadées d’accorder des augmentations de salaire au risque de ne plus bénéficier de ces allègements de charges. Cela a contribué à aggraver encore de façon durable, les inégalités.

Entre 2002 et 2022, selon une étude du Ministère des finances, le revenu des ménages représentant 90% de la population a cru de 39%, celui des 9% de 61%, celui des 0,9% de 79% et celui de 0,1% de 119%. Les chiffres des deux dernières années devraient montrer une nouvelle augmentation des écarts car les revenus financiers y jouent un rôle croissant et ceux-ci bénéficient d’un plafonnement de leur taux d’imposition à 30%.

On critique souvent la politique de l’offre déclenchée en 2012 qui visait, en allégeant les charges des entreprises, à rétablir leur compétitivité, ce qui devait être favorable aux comptes extérieurs, à la croissance et à l’emploi. Les résultats n’ont pas été à la hauteur des attentes mais il y a eu peu d’analyses et donc de débats sur l’utilisation des ressources nouvelles mises à la disposition de ces entreprises. L’investissement en France n’a pas connu de rebond à la hauteur de ces moyens, à la différence des investissements à l’étranger et surtout d’acquisitions qui se sont souvent révélées désastreuses (Alstom avec ABB, Alcatel avec Lucent ou Lafarge avec les cimenteries au Moyen-Orient). En revanche les actionnaires, et donc les dirigeants de ces entreprises, en ont profité. Les dividendes versés par les sociétés du CAC 40 sont passés de 51 milliards d’euros en 2018 à plus de 70 milliards en moyenne sur la période 2022-2024.

La politique de l’offre a donc joué un rôle significatif dans l’augmentation des inégalités puisque les études ont montré que c’était la croissance des revenus financiers qui était le principal facteur de hausse des revenus des ménages, sans pour autant soutenir la consommation puisque ces revenus étaient bien supérieurs aux besoins, le solde allant donc vers l’épargne. La France est donc en train de devenir une K-économie avec toutes ses conséquences, la montée des partis extrémistes et un profond mécontentement face aux dirigeants politiques qui sont accusés d’être à l’origine de cette hausse des inégalités.

Mais ce n’est pas tout car le modèle social de redistribution n’a pas été abandonné. Des sommes, considérables mais insuffisantes face à ce que ressent la population, d’argent public sont dépensées pour atténuer les effets de ces inégalités croissantes. L’Etat subit donc une triple peine. Il a réduit l’impôt sur les sociétés et sur les revenus financiers. Il avait allégé les charges sur les entreprises sans trouver de nouvelles ressources pour compenser ces réductions et ces allègements. Enfin il doit faire face à une demande croissante, donc coûteuse, de mesures de redistribution pour atténuer le sentiment d’injustice né de la montée sans précédent des inégalités.

L’état des finances publiques de la France n’est donc pas surprenant et les difficultés que rencontrent les gouvernements successifs sont le résultat de cette contradiction majeure entre l’adoption des règles de la K-économie favorisant l’accumulation de la richesse au sein d’une petite minorité de la population et l’attachement au modèle social adopté eu lendemain de la guerre.

Il ne s’agit pas de stigmatiser les réussites génératrices d’enrichissement, bien au contraire car sans réussites, il n’y a ni emplois ni salaires. Il faut reconstruire un modèle d’enrichissement et de prospérité partagés, soit le contraire de la K-économie. Tout le monde sera gagnant, les entreprises, leurs dirigeants et leurs actionnaires car ils auront de plus en plus de clients, dans des secteurs de plus en plus divers. Cela sera bon pour leurs résultats et donc pour leurs dirigeants et leurs actionnaires. Les clients, donc les Français, retrouveront un certain optimisme face à l’évolution de leurs situations personnelles et familiales. La France éviterait alors de tomber sous la coupe des extrémistes.