Après deux années consécutives de récession, la Bundesbank ne prévoit qu’une très faible reprise de la croissance en 2026, soit 0,6%. L’Allemagne enregistre ainsi l’une des plus mauvaises performances parmi les économies européennes. Longtemps cité en exemple par la rigueur de sa gestion, son inflation maîtrisée et ses larges excédents commerciaux, le pays apparait aujourd’hui comme l’homme malade de l’Europe car il ne semble pas préparé à répondre aux défis causés par la fragmentation de l’économie mondiale et à la concurrence croissante des entreprises chinoises.
Ce n’est pas la première fois que son statut de pays-modèle est affecté. Au lendemain de la réunification et face à l’état désastreux de l’économie est-allemande, contrairement à l’idée répandue à l’Ouest suivant laquelle c’était l’industrie la plus performante des pays de l’Est. Il allait falloir restructurer l’appareil de production et combler les écarts considérables de niveau de vie. Grâce aux relations personnelles que François Mitterrand avait noué avec Gorbatchev et Kohl, la réunification fut pacifique et démocratique. On ne peut que regretter qu’il n’existe personne aujourd’hui ayant cette stature, ce qui aurait sûrement permis d’éviter que l’Europe perde son influence sur la scène internationale.
Berlin réussit pourtant à surmonter ce défi grâce à ses entreprises qui investirent dans les anciens pays communistes pour réduire leurs coûts tout en conservant sur leur sol l’assemblage final des produits. Ainsi était respectée la méthode décrite par Paul Valéry il y a plus d’un siècle pour expliquer les succès du pays : « faire revenir de tous les points du monde vers tous les points de l’Allemagne le maximum de richesse ». En une décennie, le pays a ainsi retrouvé son statut d’économie-modèle dans l’Union Européenne, contribuant de façon décisive à la création de l’euro et à l’adoption de règles appropriées à son modèle de prospérité partagée au sein de ses entreprises.
C’est ce modèle qui a été le garant de la compétitivité de l’industrie allemande fondée non sur la baisse de ses coûts de production mais sur la qualité des produits, leur capacité à répondre aux attentes des clients en Europe grâce à une main d’œuvre hautement qualifiée et justement rémunérée. Ses entreprises se sont aussi imposées aux Etats-Unis et en Chine où elles ont profité des trente années de croissance exceptionnelle à la suite des réformes initiées par Deng Xiao-Peng. La croissance allemande a été alimentée par les excédents commerciaux et a été suffisante, du fait de la faible natalité, pour assurer le plein emploi et garantir sinon l’équilibre du moins le maintien de l’endettement public à l’un des niveaux les plus bas dans l’Union.
Sur ce point, qui a accru l’influence de Berlin à Bruxelles, il convient pourtant d’apporter deux nuances : le faible niveau des dépenses militaires, 1% du PIB jusqu’en 2024 contre 2% en France, a contribué à limiter l’endettement public. Le choix pour les retraites d’un système par capitalisation a permis de ne pas inclure dans les prélèvements obligatoires les cotisations des salariés, ce qui a artificiellement réduit leur niveau, surtout comparé à celui de la France. L’industrie allemande durant ces vingt dernières années a connu une réussite exceptionnelle. Mais cette réussite est arrivée aujourd’hui à son terme si l’on se réfère aux derniers chiffres relatifs à la croissance et à l’inflation.
Cette situation résulte d’erreurs stratégiques majeures provenant des alliances politiques conclues pour maintenir Angela Merkel au pouvoir alors que son parti ne disposait pas de la majorité absolue au Bundestag. La première concerne la politique budgétaire et l’obsession, peut-être héritée de la crise des années 20, concernant l’inflation et les déficits publics au point qu’un plafond fut inséré dans la constitution allemande, plafond qui vient d’être levé sous certaines conditions. L’Allemagne est confrontée à une dégradation inquiétante de ses infrastructures et une insuffisance de ses équipements de défense alors que les tensions nées de l’invasion de l’Ukraine par la Russie exigent au contraire un effort majeur dans ce domaine.
Après la suspension des freins aux dépenses publiques, l’annonce d’un vaste plan d’investissements publics ne doit pas faire illusion. Les chiffres portent sur plusieurs années et entre le moment où la décision est rendue publique et celui où les dépenses deviennent effectives il s’écoule toujours une longue période. L’impact sur la croissance mettra donc du temps à être effectif.
L’autre erreur stratégique majeure concerne la politique de l’énergie. L’abandon du nucléaire répondait à la fois aux exigences des écologistes et des électeurs des régions charbonnières, nécessaires pour le maintien au pouvoir de la Chancelière. Les mines resteraient ouvertes pour alimenter les centrales électriques afin de produire de l’électricité quand, en l’absence de soleil ou de vent, les renouvelables seraient à l’arrêt. Les centrales à charbon n’étant pas suffisantes, l’Allemagne avait aussi besoin de gaz naturel et son gouvernement a commis une nouvelle erreur majeure en choisissant la Russie comme fournisseur privilégié.
Pourtant dès 2014, avec l’annexion de la Crimée, il était possible de prévoir qu’un partenariat avec Moscou était un choix aléatoire et même dangereux pour une matière première aussi stratégique. Avec les sanctions qui ont drastiquement réduit l’accès au gaz russe, Berlin a été confronté à une très forte hausse des prix de l’électricité qui a pesé sur la compétitivité des entreprises et sur l’inflation. Avec nettement plus de 2% par an le pays est devenu l’un des mauvais élèves de la zone euro et le pouvoir d’achat, donc la consommation des ménages, ont été affectés ce qui explique la stagnation et même la récession observée ces dernières années.
L’Allemagne n’a pas davantage anticipé la transformation de l’économie chinoise. Le secteur automobile qui est depuis longtemps le point fort de son industrie va doublement en souffrir. Pendant longtemps, posséder un véhicule d’une marque étrangère était, dans les grandes villes comme Shenzhen ou Shanghai un signe de réussite sociale et les constructeurs allemands en avaient été les principaux bénéficiaires. C’est de moins en moins vrai. L’industrie chinoise a fait de considérables progrès et est en mesure de proposer des véhicules de haut de gamme. Leur possession est maintenant devenue, elle aussi, un signe de réussite sociale.
Mais ce n’est pas tout. La taille du marché chinois a permis des volumes de production bien supérieurs à ceux observés en Europe et donc des baisses de coûts et une compétitivité accrue que n’affecteront que marginalement les droits de douane demandés, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes, par l’Allemagne. La mutation vers la voiture électrique va encore accroître la domination des groupes chinois puisqu’ils maîtrisent les matières premières indispensables pour la fabrication des batteries et que là encore, leur vaste marché intérieur leur fournit un avantage décisif.
Pour la première fois depuis 50 ans on assiste à des fermetures d’usines et des réductions d’effectifs dans des secteurs industriels qui avaient jusqu’à présent constitué les points forts de l’économie. L’Allemagne dispose encore de larges excédents commerciaux mais ceux-ci sont appelés à se réduire. La situation des finances publiques est meilleure que celle de ses voisins, mais pour de mauvaises raisons puisqu’elle découle d’un important déficit d’investissements.
Ces difficultés ne seront pas sans conséquences sur les économies européennes et c’est la raison pour laquelle Berlin doit rechercher des partenariats avec leurs entreprises dans des secteurs aussi stratégiques que l’énergie, l’aéronautique ou la défense où chacun serait gagnant. Cela permettrait d’atténuer les conséquences de ses choix passés dans un environnement international devenu défavorable et qui va le rester, et au pays de retrouver son dynamisme.