Vous n’êtes pas encore inscrit au service newsletter ?

Inscription

Se connecter

Mot de passe oublié? Réinitialiser!

×

AB 2000 Site d'analyse

Le blog d'Alain Boublil

 

Sauver la sidérurgie française

L’adoption à l’Assemblée Nationale d’un amendement conduisant à la nationalisation des activités en France du groupe sidérurgique Arcelor-Mittal a ranimé de vieux souvenirs, les nationalisations à la suite de l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, accompagnés de commentaires critiques injustifiés. Usinor et Sacilor étaient à l’époque au bord de la faillite du fait de leurs lourdes pertes et d’un endettement excessif. La conversion en actions de ces dettes détenues par des banques, elles, nationalisées depuis 1945, et par l’Etat suivie du rachat des dernières actions cotées, permit de sauver les deux entreprises.

L’ignorance du passé, réelle ou simulée, comme le refus d’admettre la réalité, ne permettent pas de comprendre les causes des difficultés du moment, de réfléchir aux bonnes solutions et de trouver les arguments pour les faire accepter par les forces politiques et l’opinion publique. Les réactions à la proposition de nationalisation d’Arcelor-Mittal-France en donnent un bon exemple. Un retour en arrière est donc fort utile.

L’acier est un bien stratégique pour l’industrie. On ne peut pas invoquer en permanence la nécessité d’un retour à la souveraineté et même proclamer à Bruxelles qu’il faut adopter une « stratégie de sécurité économique » et en même temps ignorer des risques auxquels est confrontée la production d’acier en France depuis son acquisition par le groupe indien Mittal en 2005.

Comment en est-on arrivé là ? Pour faire de l’acier, il fallait du charbon et du minerai de fer. Jusqu’aux années 70, la France en disposait en Lorraine et dans le Nord, ce qui explique la localisation choisie pour les principales usines. Mais ces gisements allaient s’épuiser et l’Etat encouragea la construction de nouvelles aciéries à Fos-sur-Mer. Les besoins en acier ne croissant plus, les surcapacités apparurent au moment où la compétitivité des installations en Lorraine chutait en raison du coût d’approvisionnement par voie terrestre des matières premières bien plus élevé que pour les usines situées près des ports à Dunkerque et à Fos.

Deux vagues de restructurations et de fermetures de sites avec de lourdes pertes d’emplois durent intervenir en 1982 et 1984. Mais elles permirent le rétablissement des comptes des entreprises qui redevinrent bénéficiaires. L’Etat, là encore pour améliorer leur solidité financière les fit fusionner en 1986 sous le nom d’Usinor. L’entreprise, où siégeaient au conseil d’administration des représentants du personnel, redeviendra rentable avant de connaître à nouveau des pertes en 1993 et 1994 dues à la récession qui frappe alors l’Europe. Cela l’empêchera d’être incluse dans la vague de privatisations du gouvernement Balladur.

Le retour aux bénéfices en 1995 inaugure une période bien plus marquée par une logique de cessions et d’acquisitions que par la volonté de consolider un appareil productif diversifié sur le territoire national. Ainsi la cession des usines de Gandrange en Lorraine à un industriel indien alors inconnu, Lakshmi Mittal, répond au choix stratégique de se concentrer sur les produits plats et abandonner les produits longs en acier. Le site aura un destin tragique. Malgré l’engagement du président Sarkozy de le maintenir en activité, il sera fermé en 2009.

La privatisation de l’entreprise intervient donc à la fin de 1995, lors du gouvernement Juppé et rapportera 17 milliards de francs à l’Etat ce qui contribuera à réduire le déficit budgétaire creusé par la baisse de l’activité et des recettes fiscales. C’est très inférieur au montant des fonds mobilisés à la fin des années 70 pour éviter la faillite des deux producteurs d’acier. D’ailleurs si l’Etat ne s’était pas précipité de privatiser pour des raisons idéologiques, il aurait pu probablement en tirer bien davantage. La stratégie de l’entreprise devenue privée va alors changer, ce qui conduira à la situation actuelle et aux inquiétudes relatives à l’avenir des activités sidérurgiques.

A partir de ce moment, le président du nouvel Usinor, Francis Mer, pensant que la solidité financière du groupe est rétablie, va se livrer à plusieurs opérations avant, en 2001, de conclure deux acquisitions majeures, l’espagnol Aceralia et le luxembourgeois Arbed. Le Grand-Duché fait alors pression pour que le siège du nouveau groupe soit dans sa capitale et que la société soit cotée sur son marché. L’Etat n’interviendra pas et cette demande sera acceptée. Pour les dirigeants la fiscalité y était plus favorable et installer leurs bureaux dans l’ancien siège de la banque centrale du Luxembourg était plus flatteur que dans une tour à La Défense. Un an après, Francis Mer sera nommé ministre des Finances et de l’Industrie dans le gouvernement Raffarin.

La fusion est actée au mois de juillet 2001. Mais si la taille du chiffre d’affaires du nouveau groupe est impressionnante, avec 26 milliards d’euros, son résultat net, inférieur à 300 millions, est moins brillant. Les protestations contre ce déménagement sont peu entendues. Seule est prise en compte la taille du nouvel ensemble qui figure alors parmi les trois premiers sidérurgistes dans le monde. On ne perçoit pas le passage d’une logique industrielle fondée sur la protection de la compétitivité d’une activité stratégique vers une logique financière. L’Etat, qui avait engagé des sommes considérables pour sauver l’entreprise, a aussi perdu ses moyens d’interventions du fait de l’implantation du siège et de la cotation à l’étranger.

Mais cette nouvelle situation n’a pas échappé à Mittal. Le groupe indien qui avait lui aussi procédé à des acquisitions un peu partout dans le monde, va saisir l’opportunité qui lui est offerte et il lance son OPA. Le cours proposé est d’abord jugé trop faible. Après un relèvement de 40%, l’affaire est conclue au mois de janvier 2006. La sidérurgie française passe alors complètement sous contrôle étranger dans l’indifférence générale.

Les premières années sont marquées par de nouvelles réductions d’activité sur les sites de Florange et de Gandrange ainsi que par l’acquisition d’une participation de 26 % dans Vallourec, ce qui en fait le premier actionnaire d’un des leaders mondiaux de la fabrication de tubes en acier pour l’industrie pétrolière. Là encore, on ne note aucune inquiétude des pouvoirs publics. Mais la montée en puissance de l’industrie sidérurgique chinoise qui est devenue la première mondiale constitue une nouvelle menace pour la rentabilité et la réponse des dirigeants d’Arcelor Mittal va être systématiquement défavorable à leurs activités en France.

Les fonctions supports (informatique, finance, ressources humaines) vont être progressivement délocalisées en Inde. Les grands projets d’investissements pour décarboner les aciéries de Dunkerque et de Fos sont ajournés. Or ils constituaient, en raison de l’évolution des réglementations européennes une condition de survie pour ces sites. On prend enfin conscience que c’est bien l’avenir d’un secteur industriel stratégique qui est menacé au moment où l’on clame partout que la réindustrialisation de la France constitue une priorité de l’action gouvernementale. Il faudra qu’un simple amendement prévoyant la nationalisation des actifs français d’Arcelor-Mittal soit adopté à l’Assemblée Nationale pour qu’enfin on réfléchisse aux enjeux.

Pour l’instant, l’attention du gouvernement est concentrée sur l’adoption des deux lois de finances, celle de l’Etat et celle de la Sécurité Sociale et il ne s’est pas prononcé. Mais quelle que soit la méthode employée, nationalisation ou intervention publique, il est essentiel qu’on mesure les risques et que l’Etat trouve le mode d’intervention permettant d’éviter la disparition d’une activité industrielle essentielle.  

Lorsqu’un éditorialiste des Echos qualifie de vieille idée le projet de recourir à des interventions de l’Etat afin de protéger un secteur industriel important, il fait semblant d’ignorer que son actionnaire est né grâce aux aides publiques accordées lors de la reprise en 1984 du groupe textile Boussac.