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Le blog d'Alain Boublil

 

La démographie et les retraites

La France est entrée dans une longue période d’instabilité politique due à l’incapacité à trouver une majorité pour adopter les mesures nécessaires au rétablissement des finances publiques. Au cœur de celles-ci figure la question de l’équilibre des régimes de retraites confrontés au vieillissement de la population. L’espérance de vie augmentant, la durée pendant laquelle un retraité perçoit ses allocations s’accroit ce qui génère des charges supplémentaires. La solution proposée, le report de l’âge légal de départ, fait l’objet d’une vive opposition dans la population. Sa suspension n’est pas jugée suffisante ce qui risque de paralyser de l’action gouvernementale avec le blocage par le Parlement des lois de finances de l’Etat et de la Sécurité sociale.

Cette politique n’est pas seulement discutable parce qu’elle rencontre une forte hostilité. Elle repose sur une analyse trop idéologique, il faut que les français travaillent davantage, et surtout erronée. Le vieillissement de la population provient autant de l’allongement de l’espérance de vie que de la baisse de la natalité. Le second facteur est pénalisant pour la croissance mais est une source de réduction des dépenses puisqu’il y aura progressivement moins d’allocations familiales. Un rééquilibrage, tant sur le niveau des allocations que sur les incitations fiscales, devrait d’ailleurs être effectué en faveur des classes moyennes voire supérieures où l’on assiste aujourd’hui à la plus forte chute du taux de natalité.

L’allongement de l’espérance de vie a, lui, un impact significatif sur l’épargne financière des ménages. On a attribué les niveaux records atteints ces dernières années à l’inquiétude face à l’environnement politique et aux menaces qui pèseraient sur l’avenir des retraites. C’est largement faux. Il y a bien sûr l’accroissement des inégalités et un phénomène d’accumulation de richesse dans les classes supérieures. Mais l’allongement de l’espérance de vie y contribue aussi puisqu’à partir d’un certain âge, on consomme moins car on a moins de besoins et surtout on se contente des biens que l’on possède et qu’on conserve ainsi plus longtemps. On est moins tenté de renouveler sa garde-robe et d’acheter une nouvelle voiture.

Ce phénomène va s’amplifier dans l’avenir, ce qui sera mauvais pour la croissance. Le Japon l’a connu bien avant l’Europe avec une épargne financière considérable qui a permis au pays de financer une dette publique presque deux fois plus élevée rapportée au PIB qu’en France. L’autre conséquence de cet aspect du vieillissement, c’est que cette richesse sera transmise à la génération suivante peu avant ou au moment où ses hommes et ses femmes partiront eux-mêmes à la retraite. L’argument suivant lequel la dette publique sera transmise aux enfants de ceux qui en ont été à l’origine, est faux puisque ces derniers hériteront de l’argent nécessaire pour la rembourser, et même bien plus.

Les futurs retraités disposeront donc de leur pension, de leur épargne et de l’héritage de leurs parents. Ils seront ainsi, dans l’histoire, les premiers à profiter d’une situation aussi favorable. Le rééquilibrage des régimes de retraite doit donc tenir compte de ces faits indiscutables. A la fin de l’année 2025, les ménages disposeront d’un patrimoine de plus de 14 000 milliards avec des actifs financiers nets de dette supérieurs à 6000 milliards. Tout laisse penser que le niveau de ce patrimoine continuera à croître. Le logement constitue le principal poste de dépenses d’un foyer et il ne faut pas oublier que plus de la moitié de la population est propriétaire et que ce ratio dépasse 60% pour les retraités.

L’une des faiblesses de la réflexion économique est qu’elle porte toujours sur les flux, la richesse créée pendant l’année et non sur celle accumulée au fil du temps. C’est pourquoi la fiscalité sur les ménages se concentre sur les revenus (IR) et sur la consommation (TVA). Elle fut d’ailleurs conçue à une époque, au lendemain des deux guerres du XXème siècle, où leur richesse était faible ou inexistante. Mais les temps ont changé et il faut adapter la réflexion économique et le message politique qui en découle au monde d’aujourd’hui. On s’étonne et même on dénonce l’idée de prélever quelques pourcents sur les biens des ménages fortunés alors que personne ne s’étonne que l’on taxe à plus de 40% les salaires et les revenus au-delà d’un certain seuil.

Le regard que l’on porte et donc les réformes qu’il faut mettre en place pour rééquilibrer les différents régimes doivent tenir compte à la fois de l’évolution démographique et de l’accroissement de la richesse de la population. Pour une large fraction de celle-ci, la retraite qu’ils percevront ne constituera qu’une partie de leurs ressources puisqu’ils profiteront de leur épargne et des biens que leur auront transmis leurs parents. Mais cette richesse est inégalement répartie et il est justifié que dans ce domaine aussi une logique de redistribution s’impose avec une revalorisation plus forte des pensions faibles et un frein à l’accumulation des réserves des régimes complémentaires et de certains régimes spéciaux.

L’évolution vers un système par capitalisation ne correspond ni à cette logique de redistribution ni à la sécurité exigée pour un régime de retraite. Les seuls bénéficiaires certains en seraient les organismes financiers chargés de les gérer. Mais avec des marchés financiers aussi volatiles, il est impossible de garantir cette sécurité. La réponse à ces nouveaux défis se situe dans un autre partage des cotisations entre les régimes généraux dont l’équilibre à long terme serait assuré avec des revalorisations suffisantes pour améliorer les conditions de vie et les autres régimes dont l’accumulation des excédents et des réserves serait freinée.

L’AGIRC-ARCCO a des réserves de plus de 80 milliards d’euros et un excédent en 2024 de plus de 3 milliards. L’IRCANTEC et la Banque de France ont des réserves supérieures à 10 et à 8 milliards. Il ne s’agit pas de les ponctionner mais d’empêcher qu’elles continuent à s’accumuler. Le relèvement des plafonds de cotisations fournirait aux régimes généraux des ressources pour combler les déficits et dans l’avenir pour financer le relèvement des pensions.  Dans le cas de la Banque de France, les économies que ferait l’institution permettrait à celle-ci de verser un dividende accru à l’Etat dont une partie pourrait être affectée à la réduction des déficits des autres régimes.

L’autre argument invoqué pour protéger l’indépendance des régimes complémentaires est le mode de gestion qui associe les syndicats et le patronat. C’est un bon exemple et on peut regretter qu’il ne soit pas appliqué dans les entreprises. L’Allemagne, si souvent citée quand on veut faire adopter une réforme impopulaire, le pratique depuis longtemps dans les directions des grandes entreprises. Seulement la décision récente de geler les pensions de l’AGIRC-ARCCO en 2026 fournit aussi un exemple de ce qu’il ne faut pas faire.

Il y a beaucoup d’idées fausses qui circulent en économie. Ainsi quelqu’un qui est riche serait quelqu’un qui gagne beaucoup d’argent et non quelqu’un qui a beaucoup d’argent. De même l’allongement de l’espérance de vie constituerait une menace financière alors qu’au contraire elle contribue à la génération d’une épargne profitable à l’économie et qui permet de financer les investissements productifs comme les déficits publics. Enfin les systèmes de retraite ne devraient pas avoir un rôle redistributeur et contribuer ainsi à la réduction des inégalités.

Ces idées fausses ont empêché les responsables politiques d’identifier la nature des déséquilibres financiers qui frappent le système de protection sociale. On fête ses 80 ans. Mais entretemps les règles de l’économie ont changé et des solutions nouvelles qui intègrent ces changements doivent donc être proposées et débattues.