Le principale motif mis en avant par l’agence de notation Fitch quand elle a ramené la note de la France de AA- à A+, a été l’instabilité politique du pays au moment où il était confronté à une dégradation de ses finances publiques. Les discours très alarmistes du précédent gouvernement, probablement tenus pour faire accepter des mesures impopulaires, ne pouvaient pas laisser l’agence indifférente. Mais la note A+ reste un bon niveau et les marchés financiers l’ont compris puisque le CAC 40 a terminé en hausse de 0,9% aujourd’hui et que l’Agence France-Trésor a émis sans difficulté pour près de 8 milliards d’euros de Bons du Trésor (BTF) face à une demande de 26 milliards.
Le lien entre la situation politique de la France et celle de ses finances publiques est une certitude mais pas forcément dans le sens généralement avancé : c’est la politique économique qui a conduit à la fragmentation de la classe politique avec la montée des extrêmes. C’est aujourd’hui un facteur majeur d’instabilité qui rend difficile le rétablissement des comptes publics. La montée du déficit et l’accroissement de 1000 milliards de la dette résultaient largement des politiques menées depuis près de quinze ans.
Le fondement du modèle social européen adopté au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale et qui a contribué au rétablissement d’une paix durable dans le continent reposait sur un partage juste de la richesse créée, ce qui a permis à la fois de soutenir la croissance grâce aux investissements et à la consommation facilitée par la hausse du pouvoir d’achat. En Allemagne cette prospérité partagée s’est effectuée au sein des entreprises, un juste équilibre étant trouvé entre la rémunération du travail et des actionnaires et les moyens nécessaires au financement des investissements. Ce modèle trouve aujourd’hui ses limites avec la crise énergétique causée par la dépendance excessive à la Russie et par la guerre commerciale initiée par Donald Trump.
La France a choisi un autre modèle confiant à l’Etat, directement ou au travers des prestations sociales, la tâche d’effectuer la redistribution nécessaire pour réduire les inégalités et le sentiment d’injustice. La dégradation du climat social et la montée des votes en faveur des partis extrémistes, qui est largement à l’origine de la fracturation de la vie politique et donc de son instabilité, montre que cet objectif n’est plus atteint. Mais en même temps, au travers d’allègements de charges et de réductions d’impôts afin d’améliorer la compétitivité des entreprises, l’Etat a creusé le déficit budgétaire et accru l’endettement sans que l’objectif soit atteint puisque la France a toujours un lourd déficit extérieur en biens manufacturés, à la différence de l’Allemagne, bien sûr, et même de l’Italie.
L’exemple allemand montre qu’une juste répartition de la richesse au sein de l’entreprise n’est en rien incompatible avec sa compétitivité. La force de l’industrie Outre-Rhin, et l’énorme excédent extérieur qui en résulte, réside dans ses bons choix stratégiques et certainement pas dans le coût des salaires dont le niveau est même supérieur à celui de la France. François Michelin avait coutume de dire que la personne la plus importante dans l’entreprise était le client. Ses homologues français auraient bien fait de s’inspirer de cette évidence plutôt que de se lancer dans des acquisitions coûteuses à l’étranger les conduisant au déclin (Renault) ou même à la catastrophe (Alcatel).
La politique économique menée depuis plus de dix ans a contribué à la fois à l‘émergence de partis extrémistes et à un endettement excessif. Les propositions du gouvernement démissionnaire aggravaient encore la situation en faisant peser les efforts sur la population : suppression de jours fériés, recul de l’âge de la retraite, année blanche pour les prestations sociales, baisse des remboursements des soins, etc… Persévérer dans cette direction conduit inéluctablement à une impasse politique sans s’attaquer aux racines du mal.
Outre le constat évident que les politiques passées ont échoué, il faut admettre que la France est un pays prospère et même que cette prospérité s’accroit comme en témoigne l’évolution du niveau des actifs financiers détenus par les ménages qui dépasse 6000 milliards d’euros en 2025. Mais cet accroissement s’est concentré sur une très faible partie de la population et il a été facile aux oppositions populistes d’affirmer que pendant que l’Etat s’endettait, les riches devenaient de plus en plus riches.
Pour sortir de cette crise et de l’impasse politique et économique où est plongée la France, il faut abandonner la logique de la communication avec des annonces spectaculaires (retraite à 64 ans, taxation des cent personnes les plus riches) et s’inscrire dans la durée avec des mesures qui s’échelonnent dans le temps et qui garantissent le retour à une situation financière assainie. Le secteur public avec l’Etat en première ligne, les entreprises et les ménages doivent y prendre leur part.
Outre une indispensable réforme de l’architecture des collectivités locales (le mille-feuille) qui ne pourra être débattu et mise en place qu’après les élections municipales de 2026, l’Etat doit commencer à réduire drastiquement son train de vie avec l’amaigrissement des administrations centrales, la suppression des nombreux organismes ou opérateurs inutiles et la mise en vente des actifs immobiliers qui les hébergent, en région Parisienne et dans toute la France. La taille des gouvernements devra être strictement limitée ainsi que les effectifs des cabinets ministériels.
Une modification des assiettes et des taux de cotisations sociales devra être discutée avec les partenaires sociaux. Le relèvement du plafond des cotisations de retraite du régime général permettra, sans que soit nécessaire de reporter l’âge légal de départ, de rétablir rapidement son équilibre. De même un relèvement du plafond des allègements de charge sur les salaires devra intervenir pour favoriser le recrutement des emplois qualifiés qui sont essentiels pour la compétitivité de l’industrie. Il sera compensé par une réduction des allègements accordés depuis 2017 concernant essentiellement les bas salaires et par une taxation des rachats d’actions par les entreprises et les établissements financiers.
Il devra être demandé une contribution aux ménages les plus aisés avec une hausse de la « flat tax » qui pourrait passer de 30 à 34% et la réinsertion dans l’assiette de l’impôt sur la fortune des actifs financiers non professionnels. Ensuite, une hausse de 2% des taux de la TVA actuellement à 10 et 20% peut être proposée, dans le contexte actuel de très faible inflation. L’intense compétition, notamment dans le secteur de la grande distribution, permettrait une répercussion très partielle de cette hausse sur les consommateurs tout en contribuant largement à la réduction du déficit budgétaire. Cette mesure pourrait être temporaire jusqu’à ce que les réformes structurelles relatives au train de vie des ministères et des organismes publics aient produit tous leurs effets.
Enfin il est impératif que Bruxelles reconnaisse que le niveau des dépenses publiques françaises et de son endettement est aussi lié à l’effort entrepris depuis des dizaines d’années en matière de défense, à la différence de la quasi-totalité des Etats-Membres et c’est d’autant plus nécessaire qu’aujourd’hui l’autonomie stratégique de l’Europe est devenue une priorité.
Le redressement financier de la France repose sur deux conditions. Reconnaître même implicitement que c’est la politique passée qui est à l’origine de l’endettement excessif et de la montée des partis extrémistes. Adopter des mesures qui s’inscrivent dans la durée et qui privilégient l’efficacité sur le spectaculaire. Au prochain gouvernement de montrer qu’il a compris la nature des problèmes posés et d’adopter les bonnes mesures pour sortir le pays de la crise qui le frappe.