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Le blog d'Alain Boublil

 

Le monde change

Au moment où en Europe et aux Etats-Unis les divisions s’affichent, les réunions se multiplient sans résultats réels, à Tianjin et à Pékin, les dirigeants de la Russie et des principaux pays d’Asie donnent une tout autre image du monde. La réunion des Etats appartenant à l’Organisation de Coopération de Shanghai, parmi lesquels figurent la Chine, la Russie, l’Inde, le Pakistan et l’Iran, a été l’occasion de délivrer des messages de paix et de collaboration fructueuse entre les membres en complète contradiction avec le climat régnant parmi les pays occidentaux, largement du fait des mesures économiques agressives annoncées et parfois mises en œuvre par Washington.

Ces réunions ont d’abord été l’occasion pour Pékin, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, d’affirmer publiquement son attachement à l’économie de marché et au libéralisme. Les réformes visant à approfondir le rôle du marché dans l’allocation des ressources aux facteurs de production seront poursuivies comme celles permettant au mode de formation des prix de refléter les conditions du marché. Sur le plan international, les relations commerciales doivent être fondées sur la recherche d’accords « win-win » et non pas à somme zéro où il n’y aurait qu’un gagnant et un perdant.

Des réformes continueront donc à être engagées en Chine pour éliminer les obstacles institutionnels à la mise en place de cette politique de libéralisation. Des moyens seront affectés au développement technologique, à la recherche pour trouver des remèdes aux problèmes environnementaux et à la formation de la jeunesse dans des écoles de haut niveau où sera également relevée la qualité du monde enseignant. Tel a donc été le message délivré par les autorités chinoises aux participants du sommet de l’OCS. Il était accompagné d’une déclaration en faveur de la paix et de l’établissement de bonnes relations, sachant que dans le passé de nombreux désaccords profonds et même des conflits étaient intervenus entre les membres.  

Un discours très positif a également été prononcé concernant la contribution de bonnes relations entre les pays concernée à leur développement. Les discussions bilatérales entre le président chinois et les chefs d’Etat présents ont illustré concrètement la volonté de tous ces pays d’approfondir leur collaboration au travers de programmes d’investissement dans la recherche, les infrastructures et l’énergie notamment.

La Chine et la Russie ont signé une vingtaine d’accords de coopération dans des domaines variés comme l’aéronautique, l’intelligence artificielle, l’agriculture, la recherche ou la santé. Parmi ceux-ci figure l’augmentation de 6 milliards de m3 par an des livraisons de gaz naturel par le gazoduc traversant la Sibérie et la décision de construire le second gazoduc Pouvoir de Sibérie 2, de près de 9000 kilomètres reliant les gisements de Yamal au centre de la Chine en passant par la Mongolie. Il pourra transporter 50 milliards de m3 par an avec un coût évalué à 14 milliards de dollars. Le projet était en discussion depuis longtemps et il n’avait pas abouti en raison de la difficulté à trouver un accord sur le prix du gaz.  

Pour réduire sa dépendance au charbon, la Chine avait très fortement accru sa consommation de gaz, passée de 41 à 440 milliards de m3 entre 2004 et 2024. Le pays ne disposant pas des ressources suffisantes avait profité à la fois de la hausse de la production mondiale avec l’exploitation des gisements de gaz de schiste et des nouvelles possibilités de transport grâce à la liquéfaction. C’est pourquoi le pays avait longtemps hésité à conclure un accord sur ce second gazoduc. De son côté Moscou avait trouvé en Europe avec l’Allemagne des clients prêts à payer un bon prix et n’avait pas jugé intéressant de faire des concessions. Les nouveaux besoins d’importation de l’Europe portant sur des volumes considérables rendaient moins intéressant le marché chinois. Tout a changé après l’invasion de l’Ukraine et les sanctions à l’égard de la Russie. En même temps, la perte de ces clients traditionnels forçait Moscou à être moins exigeant sur ses prix, ce qui a permis de rouvrir la discussion et peut-être d’aboutir à un accord final.

Ces discussions intervenaient au moment où l’Inde se voyait imposer par la Maison Blanche des droits de douane de 50% sur ses exportations précisément parce que le pays ne respectait pas les sanctions décidées contre Moscou en accroissant ses achats de gaz naturel. Le pays fait partie de l’OCS et son Premier ministre Nodi était à Tianjin. Une rencontre avec les dirigeants chinois a permis de confirmer le rétablissement de relations de confiance et de projets de développement en commun entre les deux pays qui avaient été marqué par un profond désaccord sur des questions frontalières ces cinq dernières années.

La conclusion de ces accords politiques et économiques entre ces trois grandes puissances représentant près du tiers de la population mondiale témoignait de la marginalisation de la Maison Blanche. Son action pour réduire les recettes russes tirées de ses exportations d’énergies fossiles se révélait inefficace puisque d’un côté il imposait des sanctions à l’Inde, accusé de ne pas les respecter mais il ne réagissait pas face à la Chine qui accroissait de façon spectaculaire ses achats en Russie.

Enfin, après avoir établi de meilleures relations avec l’Inde, le président chinois rencontrait le Premier ministre du Pakistan, Shehbaz Sharif, et annonçait le renforcement de ses projets d’investissement dans le pays avec le programme des Nouvelles Routes de la Soie concernant le Corridor permettant de relier le sud de la Chine à l’Océan Indien, l’élaboration d’un Corridor Economique 2.0 et l’élargissement de l’accord de libre-échange entre les deux pays.  

Les rencontres intervenues à Tianjin montrent l’importance économique grandissante de la Chine et son influence politique sur la région. Mais elles ont aussi une dimension mondiale puisque le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres y participait et qu’à aucun moment la question ukrainienne ne fut évoquée. Au contraire, le principe du respect des règles internationales fut confirmé en présence du président russe, ce qui signifiait clairement que pour les pays participants l’invasion de l’Ukraine ne constituait pas une violation de ces règles et que les sanctions adoptées étaient sans légitimité, comme en témoignent les accords entre la Chine et la Russie sur le gaz naturel annoncés à Tianjin.

Le monde est donc coupé en deux. D’un côté les pays occidentaux cherchaient, en isolant Moscou et en lui imposant des sanctions, à contraindre la Russie à stopper son agression. De l’autre, les pays réunis dans le cadre de l’OCS, confirmaient leur volonté de développer leurs relations sans tenir compte de la situation en Europe et des tentatives infructueuses de Washington d’aboutir à un accord pour mettre un terme à la guerre en Ukraine. La présence à Tianjin du secrétaire général de l’ONU constituait implicitement un soutien à la vision des membres de l’OCS.

L’Europe doit admettre cette nouvelle réalité et prendre conscience de son isolement. L’échec des tentatives de la Maison Blanche était prévisible car au-delà de la mise en scène des rencontres en Alaska, y avait-il une vraie volonté d’aboutir ? On peut en douter quand on voit qu’au même moment l’Inde, partenaire mineur, était sanctionnée mais que la Chine, qui allait contribuer bien davantage à l’augmentation des recettes russes, ne faisait même pas l’objet d’un commentaire.

La principale leçon des évènements intervenus en Chine cette semaine n’est pas la démonstration de puissance de l’armée chinoise place Tienanmen mais le bouleversement des relations politiques et économiques internationales apparu lors des discussions entre les différents chefs d’Etat présents.