Contrairement aux nombreux commentaires pessimistes, l’économie chinoise semble moins affectée que prévu par les tensions internationales, la menace de guerre commerciale avec des relèvements massifs des droits de douane ainsi que la réorganisation des chaînes d’approvisionnement rendue nécessaire par l’invasion de l’Ukraine par la Russie. La première estimation du PIB au 2ème trimestre 2025 fait état d’un rythme de croissance de 5,2%, très marginalement inférieur à celui observé au 1er trimestre qui était de 5,4%. L’objectif officiel d’une croissance voisine de 5% en 2025 devrait donc être atteint ou, au moins, approché.
Cette situation contraste avec la quasi-stagnation observée au Japon et dans l’Union Européenne et avec les incertitudes affectant l’économie américaine comme les risques inflationnistes déclenchés par la hausse des droits de douane et la baisse du dollar ou les déficits intérieur et extérieur qui peuvent faire peser des doutes sur la capacité du pays à les financer.
Ce sont le commerce extérieur et la production industrielle qui ont été les principaux moteurs de la croissance chinoise. Les exportations ont cru sur le semestre de 5,9% et la tendance ne s’est pas atténuée en juin : +5,8% malgré les nombreuses menaces de relèvement de droits de douane. Celles-ci ont peut-être incité les entreprises exportatrices à accélérer les livraisons pour précisément ne pas à avoir à les subir. Mais cette explication ne doit pas masquer la profonde évolution de leur stratégie internationale. Celle-ci ne se réduit plus à la conquête de parts de marché dans les grands pays développés. Leur développement en Asie du Sud-Est notamment est devenu une priorité.
Lancée il y a dix ans, l’initiative des Nouvelles Routes de la Soie continue à financer des programmes d’investissement dans les infrastructures ce qui crée un climat favorable aux partenariats. Elle est soutenue par une activité diplomatique intense dans le cadre des nombreuses organisations internationales régionales dont la Chine fait partie ou auxquelles elle est associée comme l’ASEAN.
Les progrès spectaculaires de l’industrie chinoise permettent néanmoins à celle-ci d’accroître ses ventes de produits de haute qualité comme dans l’automobile avec la percée d’un nouveau géant du secteur, BYD. Son chiffre d’affaires s’est accru de 500% entre 2019 et 2024 grâce à l’essor dans le pays de la motorisation électrique. Les immatriculations étaient encore cette année en hausse de 12,6% sur les cinq premiers mois. Si l’Europe maintient sa décision d’interdire les ventes de véhicules thermiques en 2035, on ne peut pas exclure que comme pour les panneaux solaires, l’essentiel de la production mondiale de voitures électriques soit réalisée par des entreprises chinoises.
Mais la consommation des ménages n’est plus le principal moteur de l’économie malgré les différents plans de soutien adoptés par le gouvernement comme les aides à l’achat d’équipements offertes aux foyers à hauteur de 42 milliards de dollars et l’injonction de liquidités décidée par la banque centrale au mois de mai à destination des particuliers. Les ventes de détail ont ralenti en mai (+4,8% sur un an) comparées avec +6,4% en mai. On attend, d’ici la fin du mois de juillet, l’annonce par les autorités chinoises de nouvelles mesures de soutien de la consommation qui pourraient compenser les conséquences sur l’activité d’une escalade dans le durcissement des relations avec les Etats-Unis.
L’investissement a fortement ralenti au mois de juin puisqu’alors que sa croissance durant les cinq premiers mois de l’année avait atteint 3,7%, elle n’est plus que de 2,8% sur le premier semestre. A côté d’une prudence accrue de certains secteurs en surcapacité comme la sidérurgie, la principale cause de cette médiocre croissance se situe dans le secteur de l’immobilier qui ne parvient toujours pas à sortir de la crise qu’il traverse depuis maintenant deux ans.
Cette situation a conduit les dirigeants chinois à lancer une réflexion sur les conditions de vie des familles, sur la recherche d’une plus grande qualité principalement dans les villes. Les Trente Glorieuses chinoises ont été marquées par une migration massive de la population rurale vers les villes où se trouvaient les emplois. Les usines étaient localisées dans leur périphérie et des millions de logements furent rapidement construits. La poursuite de ce modèle d’urbanisation n’a plus correspondu à l’attente des familles. Les logements dans les grands ensembles ne se sont plus vendus et cela a provoqué la faillite de plusieurs promoteurs, dont le plus grand d’entre eux, Evergrande.
Les mesures financières adoptées pour atténuer les conséquences de cette crise n’ont pas, pour l’instant, donné les résultats escomptés. C’est pour cela qu’une réflexion plus profonde a été engagée et qui s’est traduite par des prises de position du président chinois sur les progrès à accomplir dans la qualité de la vie en ville : construire des villes modernes en réduisant la densité urbaine, prévoir des lieux de loisir avec des espaces verts. Les discussions sur ces sujets nouveaux sont intervenues ces dernières semaines lors des réunions des organes dirigeants du parti communiste et des instances gouvernementales. Elles ont été peu mentionnées dans la presse internationale mais si elles aboutissaient, on assisterait à un tournant de l’économie chinoise.
L’autre relais de croissance mis en avant est le développement de la consommation de services par les ménages. Il y a d’abord le tourisme, à l’intérieur du pays mais aussi tout autour avec Taiwan mais aussi la Corée du Sud et les voisins d’Asie. Les infrastructures vont être renforcées et les barrières réglementaires assouplies vis-à-vis de l’étranger. Il y a ensuite les services à la personne. Pour inciter les familles à avoir des enfants, ce qui est devenue une priorité après avoir été longtemps considéré comme une menace, il faut mettre à la disposition des foyers des personnes permettant de concilier vie familiale et vie professionnelle.
Ces deux projets, moderniser les villes pour les rendre plus agréables à vivre et favoriser l’accès aux services pour les ménages devraient faire partie des prochaines mesures attendues pour soutenir la croissance si celle-ci se révélait affectée par l’environnement international. Le pays ne manque pas de ressources. S’il attache un grand prix à la stabilité de sa monnaie et pousse chaque jour à son utilisation dans les échanges commerciaux, il dispose de réserves en devises et en or considérables. L’inflation est faible, inférieure à 1%, ce qui est une garantie de compétitivité pour les entreprises et Pékin peut faire appel aux marchés financiers pour financer une éventuelle augmentation des dépenses publiques ou des réductions d’impôt.
La confiance envers les entreprises chinoises est solide. L’indice de la bourse de Shanghai a progressé à peu près comme le Dow Jones depuis le début de l’année. Quant aux autres marchés où sont cotées des entreprises chinoises, Hong Kong, Singapour et même Taiwan, les indices ont tous connu une hausse à deux chiffres. C’est bien la preuve que les observateurs considèrent que les dirigeants de ces entreprises ont entre leurs mains les solutions leur permettant de faire face à une éventuelle aggravation des tensions internationales.
L’économie chinoise connait une double mutation. La première est géographique avec une diversification des marchés où les entreprises s’approvisionnent et où elles trouvent de nouveaux clients. La seconde est sociétale. Il convient de passer à un nouveau modèle où l’épanouissement des familles passe par la mise à leur disposition d’un cadre de vie et de services correspondants à leurs besoins. Compte tenu des résultats passés, il serait bien imprudent de considérer que ces mutations ne seront pas couronnées de succès et qu’elles ne soutiendront pas la croissance du pays.