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Le blog d'Alain Boublil

 

La fée électricité

Au moment où le Parlement débat d’un texte sur la souveraineté énergétique du pays, en mettant en avant la sécurité des approvisionnements, la compétitivité des outils de production et leur contribution à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, il devient évident que c’est électricité qui a joué un rôle essentiel dans la prospérité du pays en remplissant ces exigences. Mais ce n’est pas nouveau.

Il y a près d’un siècle, le peintre Raoul Dufy avait réalisé, pour l’exposition universelle de 1937, sur commande des organisateurs, un ensemble d’une centaine de tableaux qui, réunis, décrivait l’apparition de l’électricité dans la civilisation. Furent ainsi dressés les portraits de ceux qui, au fil des siècles, permirent l’avènement de cette nouvelle énergie, depuis Archimède et Galilée jusqu’à Thomas Edison et Pierre et Marie Curie. Ces toiles assemblées dans une salle du Musée d’Art Moderne de la ville de Paris montrent ainsi comment le monde fut transformé par la fée électricité.

Cette réalité historique est toujours d’actualité puisque la transition énergétique va exiger la décarbonation du secteur et puisque la demande d’électricité va croître partout dans le monde avec le développement de la mobilité électrique et les besoins croissants des data centers nécessaires à l’intelligence artificielle. Le France dispose d’atouts majeurs grâce à son programme nucléaire qui fournit parfois jusqu’aux deux tiers des besoins et grâce à ses barrages hydrauliques, deux sources à la fois pilotables, en fonction de l’évolution de la demande, et non intermittentes.

Mais ces installations ont été réalisées à une époque où il était encore possible de mener à bien des projets ambitieux sans provoquer des manifestations violentes et des recours administratifs interminables. L’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes alors qu’un référendum organisé par la région avait révélé que la population lui était en majorité favorable et les troubles actuels relatifs à la construction de l’autoroute qui devrait relier Toulouse et Castres montrent les efforts à accomplir pour conforter le modèle électrique français et protéger les nouveaux investissements qu’il faudra réaliser dans l’avenir.

Les crises récentes (invasion de l’Ukraine par la Russie provoquant une forte hausse des prix de l’énergie et conséquences de la découverte de phénomènes de corrosion sur de nombreuses centrales) ont aussi été l’occasion d’apporter la preuve de la capacité de la France à les surmonter. La production nucléaire tomba de 376 à 295 TWh entre 2021 et 2022. EDF avait choisi de procéder le plus vite possible aux réparations alors que l’Autorité de Sûreté Nucléaire avait jugé que des délais pouvaient être accordés. Mais cela a permis à la production de retrouver plus vite son niveau normal, soit en 2024 plus de 380 TWh.

Les échanges extérieurs ont aussi contribué à atténuer ce choc. Traditionnellement excédentaires (45 TWh en 2021), ils sont devenus déficitaires en 2022 (12 TWh) avant de rebondir avec des surplus de plus de 60TWh en 2023 et de 80 TWH en 2024. Ces deux dernières années, l’électricité a contribué à la réduction de la facture énergétique du pays à hauteur de 5 milliards d’euros. Les barrages, qui produisent chaque année autour 55 TWh, selon le niveau de pluviométrie, livrent aussi une électricité décarbonée et compétitive. Le prix moyen de l’électricité en France en 2023 a été de 237€ le MWh dont 134€ représentant les coûts de production. L’Allemagne, elle, avait un prix de 410€ dont 200 € au titre des coûts de production.

Mais les consommateurs, abonnés au tarif réglementé, n’ont pas été épargnés. L’Etat, en jouant sur la fiscalité, a cherché à atténuer les conséquences de l’envolée des prix sur le marché européen de l’électricité résultant de l’arrêt des importations de gaz naturel russe et de la nécessité de trouver d’autres sources qui elles étaient forcément plus coûteuses. Mais EDF l’a répercutée. Dans le tarif « heures pleines », le prix du KWh est passé de 0,122€ en 2021 à 0,146€ en 2022 puis à 0,185€ en 2023 et à 0,205€ en 2024 avant de retomber au début de l’année 2025 à 0,145€. Il reste donc supérieur de 19% à celui fixé il y a quatre ans.

Le résultat net d’EDF en a profité puisqu’il a atteint 11,4 milliards en 2024 après 10 milliards en 2023. Il est nécessaire, compte tenu des importants investissements à réaliser dans les années à venir, que l’entreprise dégage des marges importantes mais cela ne peut se faire au détriment des ménages et de la compétitivité des entreprises. Une réglementation impose à EDF de vendre à ses concurrents à un prix très inférieur à celui du marché une part de sa production nucléaire. Cela date de l’époque où l’on parlait de la « rente nucléaire ». Cette vision caricaturale doit être abandonnée. Il n’y a pas de rente nucléaire. Des investissements considérables ont été effectués dans le passé avec succès puisque EDF a des coûts de production très compétitifs. Or il y avait un risque. Il a été surmonté et il est normal que celui qui les a pris en tire tout le bénéfice et n’en redistribue pas une partie à ses concurrents.

L’existence d’un marché européen de l’électricité est essentielle. Mais les pressions ont été fortes sur la France pour que soient adoptées des dispositions qui protègent les pays qui n’avaient pas fait le choix nucléaire ou qui allaient y renoncer, Les autorités françaises ont été beaucoup trop conciliantes et ont accepté des dispositions qui pénalisaient la compétitivité de ses entreprises. Les leçons de la crise consécutive à l’invasion de l’Ukraine et des erreurs stratégiques de l’Allemagne doivent être tirées. Au moment où l’on relance les dépenses militaires pour assurer la souveraineté de l’Union, tout doit être mis en œuvre pour assurer son indépendance énergétique. Or la production nucléaire y contribue largement tout en permettant des réductions significatives des émissions de gaz à effet de serre.

L’électricité est l’énergie du XXIème siècle. Mais il ne sert à rien de l’encourager si elle est produite à partir d’énergies fossiles qui pour la plupart sont importées. La résolution de la crise des corrosions en à peine plus d’une année a démontré la fiabilité de cette technologie. L’allongement prévisible de la durée de vie des centrales permettra d’amortir largement le coût des travaux correspondants et ceux découlant de la construction de nouvelles centrales. La hausse des marges en résultant rendra possible une politique de modération des prix au profit des entreprises, condition indispensable pour que les projets de réindustrialisation voient le jour et surtout pour que les menaces actuelles qui pèsent sur les secteurs fortement consommateurs comme l’aluminium, la sidérurgie et la chimie, soient écartées.

En économie, il n’y a rien de magique. Mais au moment où la croissance est presque nulle et où le chômage progresse (+0,8% au 1er trimestre après corrections des changements statistiques), il n’est plus raisonnable d’hésiter et de se disputer autour de textes parlementaires qui n’ont qu’une portée indicative et des échéances imprécises. La France doit s’engager pour l’électrification de son économie, faire accepter à ses partenaires européens ses choix et réformer les règles perverses qui affaiblissent son appareil de production.

Le mythe d’une concurrence bénéfique dans le domaine de l’électricité doit être abandonné ou en tout cas ne doit pas être entretenu par des mécanismes contreproductifs. Mieux vaudrait imposer des critères, comme ce fut le cas pour l’euro, portant sur la sécurité d’approvisionnement et l’environnement, que devraient respecter les pays qui voudraient avoir accès au marché européen de l’électricité.