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Le blog d'Alain Boublil

 

Le malaise français

Depuis « Le mal français » d’Alain Peyrefitte, paru en 1976 qui dénonçait une bureaucratie tatillonne, un excès de centralisation, une faiblesse de l’esprit d’entreprise et un Etat trop dirigiste, ouvrage qui connut un grand succès, jusqu’au dernier livre de l’ancien gouverneur de la Banque de France, Jacques de Larosière, qui se demande si « le déclin français est réversible », on ne compte plus les publications qui donnent une image négative de la France et de son économie. L’autodénigrement est devenu un sport national comme la critique systématique de tout ce que l’on devrait considérer comme des réussites.

Le nucléaire fournit un premier exemple alors qu’en terme de sûreté et de compétitivité nos centrales constituaient une réussite indiscutable en permettant au pays de disposer d’une électricité parmi les moins chères en Europe. Elles ont en outre contribué de façon décisive à la baisse des émissions de gaz à effet de serre de la France. Mais le blocage sans raison du programme à partir de 1997 a fait perdre des compétences indispensables, ce qui sera à l’origine du dérapage des coûts et des délais à Flamanville. La fermeture sans raison technique et sous la pression allemande de Fessenheim s’inscrit dans cette logique négative comme l’annonce que la France non seulement n’allait pas construire de nouveaux réacteurs mais qu’elle allait fermer une part significative du parc.

Heureusement, on a assisté en 2022 à un retournement complet et un programme ambitieux a été annoncé. Mais les critiques ont rebondi, considérant que le coût était excessif et prétendant même que la position exportatrice de la France avec un excédent de plus de 5 milliards d’euros en 2024, rendait ces investissements inutiles puisque nous étions en « surcapacité ». Quand on observe la crise énergétique majeure à laquelle l’Allemagne est confrontée parce que le pays a fait des mauvais choix, on ne peut que s’étonner devant l’acharnement d’une partie de nos « élites » à critiquer en permanence nos réussites.

Un deuxième exemple est fourni par le TGV. Le programme avait été bloqué par le gouvernement Barre en 1979, ce qui avait empêché l’achèvement de la ligne Paris-Lyon. Le gouvernement Mauroy et ses successeurs relanceront le programme ce qui a donné à la France un réseau ferroviaire que toute l’Europe nous envie. Mais cela n’a pas empêché les détracteurs professionnels de lancer des campagnes de critiques, expliquant que cela s’était fait au détriment des lignes secondaires, que le réseau était mal entretenu et que cela avait contribué à la désertification des territoires non desservis.

On pourrait ajouter le tourisme, alors que la France a conforté sa position de première destination mondiale en 2024 avec plus de 100 millions de visiteurs. On a même inventé un concept pour dénigrer cette activité : le « surtourisme ». Nos chercheurs auraient « décroché » et seraient partis à l’étranger. Faut-il rappeler que la France est l’un des pays à avoir obtenu le plus grand nombre de médaille Fields et de prix Nobel ? Et quand une grande entreprise internationale recrute un français pour la diriger, on s’indigne, en le qualifiant d’exilé fiscal, au lieu de s’en féliciter puisque cela démontre la capacité du pays à former des responsables de très haut niveau.

Ce climat négatif a trouvé un nouveau terrain avec l’accumulation des déficits et la hausse de la dette publique résultant des erreurs des gouvernements passés. La gestion de l’Etat avec une bureaucratie croissante et coûteuse qui s’emploie à produire des textes et des normes qui compliquent la vie des français et handicapent les entreprises, mérite des critiques sévères et un profond changement des méthodes de gouvernement. Au lieu de cela on cherche à faire peur pour imposer des mesures impopulaires qui frapperont ceux qui ne sont pas responsables de la situation et en utilisant des comparaisons internationales faussées pour démontrer que la France va mal.

Pendant longtemps, l’Allemagne a servi d’exemple. C’était le bon élève avec ses excédents extérieurs et sa rigueur budgétaire. Tout a changé avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie qui a bouleversé le modèle énergétique et avec la guerre commerciale initiée par Donald Trump qui va lourdement affecter le grand point fort de l’industrie allemande, le secteur automobile. Quant aux finances publiques, la maîtrise des déficits résultait du faible niveau des dépenses militaires et de celles consacrées aux infrastructures. Elle fait désormais partie de l’histoire ancienne après les annonces du nouveau Chancelier corrigeant les insuffisances passées et le soutien que va lui apporter le parti social-démocrate.

On ne cesse aussi de dénoncer le « décrochage » de la France face aux Etats-Unis. En tout cas il ne provient pas des situations respectives des finances publiques. Le déficit budgétaire américain en 2024 a atteint 6,2% du PIB et la dette fédérale 124%. En France, la dette de l’Etat à la fin de l’année 2024 atteignait 92% du PIB. Le chiffre de 113% inclut les collectivités locales et les systèmes de protection sociale et n’est donc pas comparable au chiffre américain.

Les Etats-Unis depuis l’élection de Donald Trump commencent même à avoir des difficultés financières. Le dollar, signe de défiance s’est dévalué de près de 10% et des tensions apparaissent sur les marchés. Le taux d’intérêt de l’emprunt fédéral à 10 ans a atteint 4,25% alors qu’en France il n’est que de 3,25%.

Ces analyses alarmistes se gardent bien de citer un fait essentiel : l’augmentation de la richesse des ménages. Outre un taux élevé de propriété immobilière, puisque près d’un ménage sur deux possède son logement, on a assisté à une accumulation sans précédent de l’épargne financière qui atteint aujourd’hui 6000 milliards d’euros, une fois déduits les crédits à la consommation. Le discours prétendant que l’on transmettrait la dette publique à nos enfants n’a donc aucun sens puisqu’ils hériteront de sommes bien plus importantes que ce qui serait nécessaire pour la rembourser.

L’autre faiblesse invoquée, la désindustrialisation, se base sur des critères erronés. La baisse des effectifs découle principalement de l’automatisation. L’agriculture a connu la même tendance avec la chute des effectifs à moins de 5% de la population active. Cela ne l’a pas empêché de rester la première en Europe. Quant à la part de l’industrie manufacturière dans le PIB, sa baisse résulte pour beaucoup de la forte croissance d’autres secteurs comme la finance ou le tourisme. En outre beaucoup d’entreprises industrielles externalisent certaines activités nécessitant le recours à des hautes technologies, qui n’entrent donc pas dans les statistiques. Cela a permis le développement d’entreprises comme Dassault-Systèmes ou Cap Gemini. Là encore, faut-il s’en inquiéter ?

La disparition de plusieurs grands groupes industriels ou leur passage sous contrôle étranger a résulté des erreurs stratégiques de leurs dirigeants (Alcatel, Lafarge, la sidérurgie) et non d’une fiscalité ou d’un coût du travail excessif puisque d’autres secteurs (aéronautique, pharmacie, cosmétiques ou biens de consommation haut-de-gamme) ont connu des succès majeurs. Cette vision systématiquement négative a de graves conséquences : elle fausse l’appréciation des problèmes, qui, comme partout, sont réels, et elle conduit à prendre de mauvaises décisions, aboutissant parfois à l’effet inverse de ce qui est recherché, ou soulevant l’indignation et générant des mouvements sociaux ce qui conduira à leur abandon.

L’utilisation outrancière de comparaisons statistiques biaisées ne contribue donc pas, dans un contexte marqué par un malaise permanent, à trouver les mesures appropriées pour remédier aux faiblesses de l’économie française qui sont bien réelles mais certainement pas annonciatrices d’un déclin et encore moins d’une faillite.