La chute du gouvernement Barnier après l’adoption probable d’une motion de censure relative à l’adoption du projet de loi de financement de la Sécurité Sociale est la conséquence des contradictions entre les choix de politique économique effectués depuis dix ans et la nécessité de maîtriser l’évolution de la dette publique française. Mais les propos alarmistes tenus depuis deux semaines sont excessifs : la comparaison avec la Grèce n’a aucun sens du fait des tailles respectives des deux pays et celle avec l’Allemagne est mal fondée car le pays va bientôt être confronté à de lourdes difficultés économiques et une réelle incertitude politique causée par les prochaines élections au Bundestag.
Mais les marchés financiers comme les agences de notations avec la récente confirmation de la bonne note de la France, continuent de faire très largement confiance au pays. L’émission de Bons du Trésor du 2 décembre a été largement sursouscrite puisque les souscriptions de titres ont été trois fois supérieures à la demande du Trésor public, et le 21 novembre, près de 30 milliards d’euros avaient été souscrits pour des titres à moyen terme alors que l’Etat n’en a retenu que pour environ 11 milliards.
La seule vraie question est de savoir comment la France est arrivée à un tel niveau d’endettement tout en ayant des résultats économiques aussi médiocres. Le choix stratégique fait en 2013 a été de privilégier la réduction massive des charges sociales et fiscales pesant sur les entreprises pour rétablir la compétitivité de celles-ci ce qui devait permettre de retrouver la croissance et les équilibres extérieurs. Une part non négligeable a été financée par une hausse des impôts sur les ménages, ce qui a pesé sur la croissance des années suivantes. Mais aucun résultat significatif sur la réduction des déficits publics qui aurait pu découler du retour espéré de la croissance n’est intervenu. La crise du Covid-19 avec l’indispensable politique du « quoiqu’il en coûte » est donc intervenue dans un contexte où déjà l’endettement public était élevé.
Le montant des baisses de prélèvements et des financements accordés aux entreprises a été estimé à 70 milliards d’euros par an en moyenne ce qui a provoqué les déficits et l’envolée de la dette publique, passée de 1900 milliards en 2013 à 3200 milliards à la fin de 2024. Mais cette politique est loin d’avoir constitué un soutien à la croissance puisque celle-ci n’a atteint 2% qu’une fois sur cette période, si l’on excepte les rebonds de 2021 et 2022 après la récession due à la crise du COVID-19 en 2020. En 2024 le PIB augmentera à peine plus de 1% et les prévisions pour 2025 sont du même ordre.
Les déficits publics n’ont pas soutenu la croissance et les allègements de charge n’ont pas davantage amélioré la compétitivité des entreprises. Le déficit commercial hors énergie s’est considérablement alourdi, Le solde était largement positif au début des années 2000. Il a commencé ensuite à se dégrader et cette dégradation s’est accélérée à partir de 2015 alors que les soutiens à la compétitivité des entreprises auraient dû commencer à produire leur effet. Le déficit en 2024 sera proche de 100 milliards et de 40 milliards pour les produits manufacturés, soit le double de celui observé en 2013.
Les défenseurs de cette politique mettent en avant les résultats pour l’emploi avec la baisse significative du taux de chômage. Celui-ci était de 10% en 2013 et sera redescendu à 7,5% à la fin de cette année. Mais cette évolution ne doit pas faire illusion car elle provient pour une large part de la mutation démographique du pays avec tous les ans plus de départs en retraite et moins de jeunes en âge de travailler. Deux autres éléments permettent aussi de relativiser ce résultat. Le taux de chômage était déjà inférieur à 8% à la veille de la crise financière de 2007-2008, à laquelle avait succédé la crise de l’euro. Il était alors remonté jusqu’à 10% en 2013. L’évolution récente est aussi due aux mesures en faveur de l’apprentissage qui font disparaître des statistiques plusieurs centaines de milliers de jeunes. Cela leur permet d’entrer dans les entreprises pour une durée limitée sans avoir aucune garantie à la fin de la période.
Si ces mesures sont justifiées parce qu’elles offrent une formation appropriée aux besoins de l’économie, il ne faut pas pour autant en tirer des conclusions définitives sur l’emploi et oublier que le taux de chômage en France est toujours deux fois plus élevé qu’en Allemagne ou aux Etats-Unis. Quant au nombre de demandeurs d’emploi disponibles et recherchant un emploi à plein temps (catégorie A), il était toujours supérieur à trois millions à la fin du mois d’octobre.
Les chiffres de la croissance au troisième trimestre que vient de publier l’INSEE ne montrent aucune inversion de tendance mais illustrent bien les faiblesses de la politique économique menée depuis dix ans. Le rebond de la consommation générée par les Jeux Olympiques (+0,4%) est bien modeste et par nature temporaire. Il concerne surtout les services car la demande de biens de consommation ne se redresse pas. Avec les dépenses de fonctionnement des administrations publiques c’est le seul facteur de croissance. La contribution du commerce extérieur est négative et on observe même pour le quatrième trimestre consécutif une diminution de l’investissement. Pour les entreprises elle devrait atteindre 2% cette année et pour les ménages, dépasser 5% avec la chute sans précédent de la construction neuve. Les investissements publics ne pourront compenser que très partiellement ces baisses.
Le comportement des ménages est tout aussi révélateur. Le taux d’épargne devrait battre en 2024 un record avec une préférence pour l’épargne financière (8,8% du revenu disponible brut au 3ème trimestre). Le vieillissement de la population comme les inégalités croissantes de richesse expliquent ce phénomène : à partir d’un certain âge, les besoins en biens diminuent alors que les revenus sont protégés (retraites, placements financiers), ce qui provoque un sentiment d’injustice qui pèse aussi sur l’activité économique.
Les gouvernements successifs ne portent pas l’entière responsabilité de ces mauvais résultats. La Banque Centrale Européenne, en relevant ses taux pour vaincre une inflation qui n’avait pas comme origine un excès de la demande intérieure des pays concernés mais de facteurs extérieurs, a doublement pénalisé l’économie française. Cette hausse a provoqué la chute de la construction de logements neufs alors que la demande était toujours forte. Elle a aussi généré une augmentation de la charge de la dette publique de 4 milliards en 2023 et de près de 5 milliards en 2024.
La crise politique actuelle est la conséquence de ces erreurs économiques. L’action des gouvernements successifs depuis dix ans a provoqué un profond et durable mécontentement, qui s’est traduit lors des élections récentes par la défaite des formations qui soutenaient cette politique. Mais le choix du nouveau gouvernement et les orientations économiques qu’il a retenues relevaient du déni puisque celui-ci a soumis à la nouvelle Assemblée Nationale des projets de loi relatifs à la Sécurité Sociale et au Budget de l’Etat qui persistent dans les erreurs passées tout en voulant réduire les déficits alors que ceux-ci sont la conséquence de ces erreurs.
Le défi du prochain gouvernement va donc être de convaincre que le retour à une maîtrise des finances publiques est incompatible avec la poursuite des politiques passées et de constituer une nouvelle majorité soutenant une politique économique à la fois plus juste et plus rigoureuse.