Vous n’êtes pas encore inscrit au service newsletter ?

Inscription

Se connecter

Mot de passe oublié? Réinitialiser!

×

AB 2000 Site d'analyse

Le blog d'Alain Boublil

 

La richesse des Français

L’INSEE et la Banque de France publient régulièrement des statistiques donnant la valeur des actifs détenus pas les agents économiques, le secteur public, les entreprises et les ménages. Mais autant les publications relatives à l’endettement suscitent de nombreux commentaires, autant celles relatives aux biens détenus par les ménages notamment, attirent peu l’attention. Ce sont pourtant des données essentielles pour apprécier la situation économique et financière d’un pays et comprendre le climat social qui y règne.

A la fin de l’année 2022, la valeur des actifs financiers des ménages français, déduction faite de leur endettement à court terme pour financer leur consommation, dépassait 6300 milliards d’euros. Les derniers chiffres globaux publiés concernent l’année 2021. Selon l’INSEE, la valeur totale du patrimoine des ménages atteignait alors 14 600 milliards, une fois déduit leur endettement, essentiellement consacré à l’achat de biens immobiliers. Plus de 60% des foyers possèdent soit leur résidence principale, soit une résidence secondaire, et parfois les deux. C’est l’un des niveaux les plus élevés en Europe. Pour illustrer cette situation, on peut aussi mentionner que le nombre de piscines privées en France est le deuxième dans le monde, après les Etats-Unis.

Cette richesse accumulée au fil des années est la conséquence d’un taux d’épargne très élevé. Après avoir approché 20% du revenu disponible brut durant la crise sanitaire, il est revenu légèrement au-dessus de 16% en 2022. Cela place la France parmi les grandes économies développées en deuxième position après l’Allemagne mais dans le taux allemand est incluse une partie des dépenses consacrées aux retraites dans les fonds de pension. Le patrimoine financier des Français s’est accru ces dernières années grâce à d’un taux d’épargne financière supérieure à la tendance, atteignant 7,7% du revenu disponible brut en 2021, au plus fort de la crise sanitaire. Il est retombé en moyenne à 5,5% en 2022 mais avec un fort rebond au 4ème trimestre (6,7%), signe que la confiance dans la reprise économique était loin d’être revenue.

La hausse de la valeur de ces actifs a été aussi rendue possible par la reprise des marchés d’actions. La structure des placements a évolué avec une augmentation significative des dépôts sur le livret A, après le relèvement décidé par l’Etat du taux d’intérêt servi aux épargnants, et de l’assurance-vie. Mais la tendance ne s’est pas inversée : les foyers français ont continué à s’enrichir ces dernières années.

Dans ces conditions, on est en présence d’un paradoxe : les Français n’ont jamais été globalement aussi riches mais ils n’ont jamais été aussi mécontents de leur situation personnelle. L’explication souvent apportée réside dans les inégalités, dans leur niveau et surtout dans leur évolution. Les dernières années ont vu des réussites spectaculaires d’entreprises qui ont largement profité à leurs fondateurs et à leurs familles au point que l’on compte de nombreux Français parmi les plus grandes fortunes mondiales. Cette situation est sans précédent dans l’histoire. Etant largement médiatisée, elle a accru le sentiment d’injustice et le ressentiment. Mais elle n’est pas l’explication principale.

Les inégalités de patrimoine sont d’abord liées à l’âge. La moitié des personnes âgées de moins de 50 ans a un patrimoine net inférieur à 100 000€. Le chiffre passe à 200 000€ après 60 ans selon l’INSEE. Ces différences entre les générations ne sont pas forcément défavorables aux plus jeunes car ils bénéficieront de la transmission de ces patrimoines. Avec l’allongement de la durée de vie, ils en profiteront souvent au moment ou un peu avant de prendre leur retraite, ce qui fait des niveaux de celles-ci une question qui deviendra au fil du temps bien moins sensible qu’aujourd’hui. Les nouveaux retraités auront, en plus de leur propre épargne, la transmission des biens de leurs ascendants.

Les inégalités au niveau territorial ont des conséquences bien plus graves. D’abord les niveaux de prix sont très différents suivant que l’on habite au centre d’une grande métropole, avec une situation encore pire à Paris et dans les communes limitrophes, ou dans une ville moyenne. Les loyers sont très élevés et l’accession à la propriété est souvent impossible en raison de son coût. Cette situation est en train de s’aggraver avec la hausse des taux d’intérêt et la baisse du nombre de logements construits ou offerts à la location après l’adoption de critères énergétiques plus sévères.

Les conditions de vie se dégradent aussi en milieu rural, mais pour des raisons opposées, avec la disparition des commerces et des services publics locaux, dans le domaine de la santé notamment, et une chute des valeurs des actifs immobiliers. L’accès à ces services contribuent aussi, bien qu’ils ne soient pas comptabilisés, à la richesse nationale. La complexité des systèmes de décision avec la multiplication des instances administratives et des autorités locales rendent très difficile la mise en place de politiques efficaces pour lutter contre la désertification des territoires, ce qui est un facteur aggravant dans la perception des inégalités. La conjugaison de l’appauvrissement dans les grands centres urbains d’une partie de la population et de conditions de vie très dégradées dans de nombreux territoires expliquent donc ce mécontentement qui est amplifié par la perception qu’il y a un réel enrichissement du pays sans que tout le monde puisse en profiter.

Cet enrichissement global doit s’accompagner de politiques le rendant moins inégalitaire en s’attaquant à ses causes réelles et non en étant basées sur de nouvelles actions de redistribution, lesquelles ont déjà atteint un sommet si on les compare à ce qui se fait dans les autres pays. Il contribue à la prospérité et ne saurait être remis en cause par des politiques punitives qui en général ne font que des perdants. L’objectif doit être d’avoir plus de gagnants et non pas moins de grands gagnants.

Les données patrimoniales donnent aussi une vision différente de la situation financière du pays et de son endettement public. Depuis l’adoption des critères de Maastricht, on a pris l’habitude de rapporter le déficit et l’endettement publics au Produit Intérieur Brut. Mais le fait de comparer un flux, la production annuelle d’un pays avec un stock, sa dette par exemple, n’est pas approprié. Ce n’est pas la production d’un Etat ou les revenus d’un particulier qui mesurent leur capacité de remboursement, sauf si celui-ci n’a pas de patrimoine. Evaluer la solvabilité de la France à partir du rapport entre la dette publique et le PIB peut conduire à un jugement erroné.

Ce qui garantit la solvabilité d’un pays, c’est la capacité de ses habitants à rembourser sa dette, capacité qui, en premier ressort, peut être évaluer à partir des actifs financiers liquides qu’ils détiennent. On aboutit alors, dans le cas de la France, à un jugement très différent. La dette publique nette au sens de Maastricht, dont on a déduit les actifs liquides n’a pas progressé sensiblement plus vite depuis dix ans, que le patrimoine financier des ménages dont on a soustrait l’endettement lié aux dépenses de consommation.

En 2012, suivant les définitions retenues, le patrimoine financier des ménages représentait 4 242 milliards et la dette publique 1 675 milliards soit un ratio de 39,5%. En 2022 les chiffres correspondants étaient 6 360 et 2 671 milliards soit un ratio à peine supérieur de 42%. L’endettement public peut être jugé trop élevé, c’est une question de choix politique, mais il ne met pas en cause la solvabilité du pays. Quant au discours suivant lequel on transmettrait aux générations futures la dette, il doit être accompagné du message suivant lequel elles hériteront aussi des moyens de la rembourser.