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Le blog d'Alain Boublil

 

Comment réindustrialiser la France ?

Le sujet est au cœur du débat politique et de la politique économique tant le déclin de l’industrie française, malgré toutes les mesures prises depuis plus de dix ans, apparait de plus en plus évident. Mais pour en apprécier l’ampleur, il ne faut pas se tromper d’indicateur. Le plus fréquemment cité est la baisse continue de la part de la valeur ajoutée industrielle dans le PIB. Or il n’est pas le plus significatif car cette baisse relative peut aussi provenir d’une croissance plus forte des autres secteurs d’activité, notamment dans les services avec le développement du tourisme et des activités financières, ce qui n’est pas le cas de l’Allemagne par exemple.

On cite aussi la baisse continue de l’emploi mais elle peut résulter de la modernisation des outils de production avec la robotisation ou l’impression 3-D, ou du choix des groupes industriels d’externaliser des fonctions techniques chez des consultants qui vont gérer par exemple leur digitalisation. Cela a profité à des entreprises comme Cap Gemini ou Dassault Systèmes qui figurent parmi les principales sociétés de services informatiques en Europe. D’ailleurs la part de l’emploi dans l’agriculture a subi une chute encore plus forte ce qui n’a pas empêché la France d’être toujours un des plus importants producteurs européens.

La vraie preuve du déclin industriel est à trouver dans l’évolution des échanges extérieurs de produits manufacturés depuis 20 ans. Ce secteur avait toujours été excédentaire et est devenu déficitaire à partir de 2003. Entre 2014 et 2022, le déficit CAF/FOB est passée de 32 à 105 milliards. Le pays avec lequel la France a le déficit le plus important est, cela n’étonnera personne, la Chine avec 54 milliards. En revanche, l’Italie, avec 13 milliards devance l’Allemagne (11 milliards). Pour inverser cette tendance et réindustrialiser la France, il faut admettre que les politiques menées ont échoué et surtout comprendre pourquoi.

Depuis plus de dix ans, avec pour objectif de rétablir la compétitivité des entreprises, des dizaines de milliards chaque année ont été affectées sous forme de baisses d’impôt ou d’allègement de charges sociales. Le mouvement n’est d’ailleurs pas terminé puisqu’on évoque en permanence la nécessité de réduire les « impôts de production », expression bien choisie pour faire croire que cela permettra de relancer la production, donc l’industrie. Mais rien n’est plus sûr.

Deux raisons expliquent ces échecs. Les transferts en faveur des entreprises n’étaient pas ciblés. L’industrie n’en a perçu qu’une faible part, l’essentiel allant aux services privés comme la grande distribution ou publics ainsi qu’au secteur financier. Le raisonnement était erroné. Le coût du travail, dont l’allègement était demandé, n’était en rien à l’origine des pertes de parts de marché et du déficit extérieur puisque les salariés employés dans les grands groupes industriels allemands fortement exportateurs, avaient un coût plus élevé sans bénéficier d’une productivité supérieure à celle de leurs concurrents français.

En outre la mesure qui a consisté à centrer les allègements sur les bas salaires et donc à en réduire la portée pour les emplois qualifiés, qui sont au cœur du succès des entreprises industrielles, a été particulièrement malvenue. Mais toutes ces mesures ne s’attaquaient pas au vrai problème et si on veut réindustrialiser la France, il faut en prendre conscience

Il n’y a pas de cause unique à la désindustrialisation puisque des secteurs ont été lourdement touchés et nombre de leurs entreprises ont disparu ou sont passés sous contrôle étranger alors que d’autres activités ont connu des succès exceptionnels avec Safran et Airbus, qui sont devenus des leaders mondiaux ou les géants du luxe, de la pharmacie ou des cosmétiques. Il y a d’abord la tentation de la facilité qui a conduit à délocaliser massivement en Chine pour accroître les marges et les volumes. Mais d’autres solutions étaient possibles comme l’ont montré les entreprises allemandes et italiennes. Il y a eu aussi des erreurs stratégiques majeures des dirigeants qui ont conduit à la disparition de fleurons nationaux comme Alcatel ou Pechiney et de la production qui allait avec ou à leur passage sous contrôle étranger comme Lafarge ou Essilor avec les conséquences sur l’emploi et sur la survie à terme des sites industriels.   

L’Etat n’a su tenir son rôle d’Etat-stratège quand, alors qu’il était actionnaire de Renault, il a laissé le groupe après l’acquisition de Dacia, offrir à l’entreprise roumaine l’accès au marché national au détriment de ses propres unités de production. Il a aussi abandonné toute prétention sous le prétexte d’appliquer les directives européennes, à utiliser les commandes publiques pour renforcer l’outil industriel. Il a mis dix ans à reconnaître le rôle du nucléaire dans l’indépendance énergétique du pays et dans sa contribution aux réductions d’émissions de CO2. Il a affaibli une filière industrielle stratégique pendant qu’il subventionnait l’achat de véhicules électriques qui comportaient des pièces essentielles produites à l’étranger quand ce n’était pas les véhicules eux-même, qu'ils viennent des Etats-Unis ou de Chine.

Le succès de la réindustrialisation passe par la nomination à la tête des entreprises concernées de dirigeants attachés à leur culture et qui dans leur parcours professionnel auront connu les différents métiers du groupe sur le terrain, auront pris connaissance des besoins des clients et auront suivi de près les mouvements d’innovation à l’intérieur comme à l’extérieur de l’entreprise qu’ils seront appelés à diriger. Le fait de disposer de réseaux d’influence dans le monde politique ou dans la haute administration n’est pas une condition nécessaire et encore moins une condition suffisante pour réussir.   

Les Etats-Unis viennent d’adopter avec l’Inflation Reduction Act des outils de politique industrielle et l’Allemagne s’apprête à en faire autant. La France doit suivre et ne pas se contenter d’effets d’annonce. Devenir une « start-up nation » est bien mais il faudrait mieux réussir à devenir une « Industrial start-up nation ». Promouvoir une « industrie verte » semble une idée séduisante mais la priorité doit être de donner les moyens financiers à toute l’industrie pour investir et réduire ses émissions. Le succès des technologies nouvelles actuellement développées est aléatoire et s’il se concrétise, il n’interviendra qu’à long terme. D’ici là, les entreprises françaises ne doivent pas être pénalisées par leurs émissions au profit des entreprises étrangères qui trouveraient alors une nouvelle possibilité de pénétrer le marché français.

L’Etat a donc un double message à délivrer. Il doit reconnaître que la solution n’est pas le carnet de chèque et que les politiques passées n’ont pas donné le résultat escompté car trop souvent elles cherchaient à satisfaire plusieurs objectifs à la fois, souvent contradictoires comme lors des réductions de charges sur les bas salaires au détriment des emplois qualifiés. Il doit se doter de moyens juridiques, notamment fiscaux, pour freiner les nouvelles délocalisations en les rendant moins attractives et il doit pouvoir soutenir directement ou indirectement tous les projets de relocalisation. Il doit enfin mettre les dirigeants d’entreprises face à leurs responsabilités en faisant savoir que les rémunérations très élevées n’ont de justification que si les résultats de l’entreprise s’inscrivent dans le projet de réindustrialisation et ne sont pas le fruit des décisions allant à son encontre.  

Son succès dépendra donc d’un engagement collectif et aussi de celui des consommateurs qui ne sont pas encore suffisamment conscients des conséquences de leurs choix. Si des progrès sont en cours en faveur de l’environnement, il serait temps qu’ils comprennent qu’en donnant la priorité à des biens produits en France, ils en seront les premiers bénéficiaires, pour leur emploi comme pour leur pouvoir d’achat.