Il n’y a pas qu’en politique que les idées fausses prospèrent, en économie aussi et elles ont la vie dure. Il y a quarante ans, le 3ème gouvernement Mauroy, après son remaniement, annonçait un ensemble de mesures, qui sera qualifié de plan de rigueur ou de « tournant de la rigueur », accompagnant un troisième réalignement au sein du Système monétaire européen. Il est alors interprété par l’opposition de droite comme l’aveu de l’échec de la politique économique conduite depuis l’élection de François Mitterrand et encore aujourd’hui par une partie de la gauche comme une trahison et la soumission au capitalisme néo-libéral. Pourtant la dégradation des comptes extérieurs qui fut à l’origine de ces mesures n’était en rien la conséquence de la politique de relance initiée en 1981 contrairement à ce qui fut affirmé à l’époque et à ce qui est encore souvent prétendu aujourd’hui.
Elle avait pour cause le brutal tournant monétaire initié à la fin de l’année 1979 par Paul Volcker, alors président de la Réserve Fédérale à Washington. Il s’ensuivit une très forte hausse du dollar et donc de la facture énergétique de la France puisque ses importations de pétrole étaient libellées dans la devise américaine et que le pays ne disposait pas encore de son parc nucléaire. L’accroissement du déficit extérieur entre 1980 et 1982 fut à moins d’un milliard près égal à l’alourdissement de la facture énergétique et non à la relance de la consommation. D’ailleurs sur ces deux années l’augmentation de la consommation des ménages fut à peu près identique à la hausse des exportations (+33%) ce qui confirme l’absence de lien entre relance et déficit extérieur.
Seconde idée fausse, la succession de réalignements au sein du nouveau Système Monétaire Européen serait la résultante de cette politique de relance qualifiée de Keynésienne. C’est oublier que durant la décennie précédente, dans le cadre de l’éphémère Serpent Monétaire européen, il y eut tout autant sinon plus d’instabilité de la parité entre le Franc et le Mark. L’instauration de limites à la fluctuation des taux de changes en Europe dans un environnement international où, après l’abandon des règles de Bretton Woods, toutes les autres monnaies flottaient librement était déjà une entreprise difficile. Le fonctionnement du Système Monétaire Européen posera des problèmes encore plus complexes.
La hausse du dollar favorisait l’économie allemande alors qu’elle pénalisait l’économie française. L’Allemagne avait du charbon et ses exportations profitaient de la baisse du mark. Au contraire la France importait ses sources d’énergie fossiles à un prix croissant sans tirer autant que l’Allemagne les avantages de la baisse du franc face au dollar.
Les réalignements ne concernèrent pas seulement le Franc et le Mark, mais quatre devises en 1982 et sept en 1983 dont trois en baisse et quatre en hausse. C’est pourquoi il est inapproprié de parler de dévaluations. On oublie enfin de signaler que la politique de relance de 1981 épargna à la France la brutale récession qu’ont connu en 1982 l’Allemagne et les Etats-Unis sans que cela aggrave ses finances publiques dont le déficit en 1981 et 1982 sera de loin inférieur au déficit allemand (4,6% du PIB sur ces deux ans en France contre 7,5% en Allemagne).
Ces précisions sont indispensables puisqu’encore aujourd’hui, soit quarante ans après les faits, un journal aussi sérieux que les Echos et qu’un chroniqueur qui est en outre professeur d’économie continuent à propager ces idées fausses. Surtout, l’idéologie qui les inspire, à savoir la condamnation de toute politique en faveur de la demande et du pouvoir d’achat et la promotion des politiques basées sur l’offre et sur le soutien aux entreprises sous la forme d’allègements massifs de charges sociales et fiscales, est devenue à partir de 2012 pour les gouvernements qui se succéderont l’alpha et l’oméga de leurs politiques économiques.
Les comptes extérieurs avaient connu un rétablissement spectaculaire durant les années 80 et 90 et le solde des échanges de produits industriels était resté excédentaire jusqu’en 2003. A partir de cette date, les entreprises, au premier rang desquelles figurait le secteur automobile avec Renault en tête se sont livrées à une stratégie de délocalisation massive et ont creusé le déficit. Les gouvernements se sont alors ralliés à une cette idée fausse : ce serait le coût du travail qui serait à l’origine de leur perte de compétitivité. Il suffit de regarder les résultats financiers de Renault au cours de ces années pour vérifier que l’entreprise n’a tiré aucun profit de sa stratégie. Au contraire, Toyota qui s’est implanté dans le nord de la France à la fin des années 90 n’a cessé d’y accroître ses capacités de production. Ornaing est devenu la première usine française, a détrôné Sochaux et on vient d’y célébrer la sortie de sa millionième Yaris.
En 2012 fut confiée à un grand industriel, Louis Gallois, la rédaction d’un rapport sur le rétablissement de la compétitivité de l’industrie. Mais ses conclusions furent déformées et des allègements massifs de charges furent accordés à l’ensemble des entreprises et pas seulement à l’industrie et, pire encore, ces allègements furent plus importants pour les bas salaires. C’était ignorer deux données essentielles : l’industrie ne représentait que moins de 15% des effectifs et de la valeur ajoutée et elle employait surtout des salariés qualifiés. Les principaux bénéficiaires furent le secteur financier, la grande distribution et les activités de service aux particuliers.
Ces allègements furent financés pour l’essentiel par un choc fiscal massif sur les ménages qui pesa sur la croissance. L’économie française connut alors trois années de quasi-stagnation sans enregistrer, bien au contraire, une quelconque amélioration de ses échanges commerciaux. L’économie française allait donc aborder les crises sociales, sanitaires et internationales en position de faiblesse : déficits public et extérieur massifs, chômage supérieur à 3 millions de personnes, entrée de plus en plus tardive dans la vie professionnelle. Pendant ce temps-là, la dégradation des services publics, lesquels constituaient un facteur déterminant de la paix sociale, dans un contexte de forte inflation et de baisse du pouvoir d’achat, conduisait à un mécontentement général.
C’est le moment que choisit le gouvernement pour lancer sa réforme des retraites fondée sur l’idée qu’il fallait travailler davantage. Les critiques formulées contre les décisions de 1981, la retraite à 60 ans, la cinquième semaine de congés, la cinquième équipe pour le travail posté ou les 39 heures réapparurent. Au lieu d’accorder ces mesures sociales, il aurait fallu travailler davantage. Ce que l’on oublie encore aujourd’hui, c’est que ce n’est pas l’offre qui détermine la demande de travail mais les clients des entreprises. Une fois de plus les idées fausses ont eu la vie dure.
Il ne faut pas mélanger l’analyse scientifique fondée sur les faits, sur des chiffres et sur des raisonnements validés par l’expérience avec l’idéologie et le combat politique. La présentation caricaturale de la politique conduite en 1981 relève de ces deux derniers concepts. Ce ne serait pas grave, puisque il incombera aux historiens de rétablir la vérité, si elle ne servait pas aujourd’hui à répandre des idées fausses et à inspirer des décisions dans les domaines essentiels en matière économique et sociale qui sont incomprises et donc rejetées par la population.
La dégradation des échanges extérieurs, avec un déficit commercial supérieur à 160 milliards d’euros en 2022, n’a pas les mêmes conséquences qu’en 1981 grâce à l’euro. Mais elle doit définitivement convaincre les responsables politiques que leur action les conduit dans l’impasse et que la définition et l’adoption d’une autre politique est indispensable et urgente.