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Le blog d'Alain Boublil

 

Les retraites et la richesse des Français

Dans quelques jours, le gouvernement français va annoncer les grandes lignes de son projet de réforme des retraites. C’est une constante dans les préoccupations de l’Etat. Il y a trois ans, une refonte complète visant à créer un régime universel par points avait été proposée puis abandonnée face à l’hostilité des populations concernées. Cette réforme a aussi pour objet de montrer, notamment à ses partenaires européens, sa volonté de maîtriser ses dépenses à un moment où à la suite des différentes crises que la France connait le déficit public est très supérieur aux objectifs de 3% du PIB et la dette dépassera à la fin de l’année 2022, 110% du PIB.

La principale disposition concerne l’âge légal du départ à la retraite, qui serait porté à 64 ou à 65 ans, avec une échéance qui reste à définir, mais qui entrerait progressivement en vigueur, au rythme de quelques mois chaque année. Cette réforme est justifiée par des prévisions inquiétantes de déficit résultant d’une augmentation régulière de l’espérance de vie, donc de la durée de versement des prestations et du profil démographique de la population avec une réduction du rapport entre le nombre des personnes en âge de travailler et le nombre des bénéficiaires des retraites. Les différentes institutions qui ont présenté leurs conclusions aboutissent pour 2050 et 2070 à des déficits considérables auxquels la réforme prétend remédier.

Les évènements récents qui étaient par nature imprévisibles ont profondément affecté les données macroéconomiques, la croissance, les déficits et l’inflation notamment. Mais cela n’empêche pas que l’on continue à accorder de l’attention à des projections dont la crédibilité est largement illusoire car les Etats, et en premier lieu, la France qui dépend largement des marchés financiers pour sa dette, cherchent à convaincre les investisseurs de la rigueur de leur gestion. La publication de statistiques alarmistes les contraint à apporter une réponse et le message relatif au financement des régimes de retraite peut y contribuer. Mais pour cela, il ne doit pas ignorer deux faits essentiels, les conséquences de l’inflation et la réalité de la situation financière des ménages.

Si l’inflation est une mauvaise nouvelle pour les dépôts des petits épargnants puisque les taux réels offerts sont négatifs, ce n’en n’est pas une pour l’Etat et pour les systèmes de retraite qui n’ont pas revalorisé les pensions pour répercuter complètement la hausse des prix. Le régime général des retraites devrait connaître un excédent de 2 milliards en 2022 et s’accroître en 2023. Les réserves du régime complémentaire du secteur privé, l’AGIRC-ARCO, dépassaient en 2021 68 milliards. Si l’on ajoute les régimes spéciaux, on aboutit à un chiffre voisin de 100 milliards. Tous ces régimes profiteront en plus, comme le régime général, du caractère partiel des revalorisations.

Les recettes fiscales en 2022 ont profité de l’inflation et des résultats des entreprises. A fin octobre, l’impôt sur les sociétés avait rapporté 20 milliards de plus qu’en 2021, la TVA 9,4 milliards et l’impôt sur le revenu 6,2 milliards. Malgré des dépenses en forte hausse du fait de la crise énergétique et de la mise en place des boucliers tarifaires pour protéger les ménages et les entreprises, le solde budgétaire à fin octobre était en amélioration de 37,6 milliards par rapport à 2021. Le retour de l’inflation au niveau qu’elle avait connu ces dernières décennies étant peu vraisemblable, son impact sur le financement des retraites sera lui aussi positif. Les cotisations étant assises sur la masse salariale dépasseront les dépenses puisque les pensions ne seront indexées ni sur les prix, ni encore moins sur les salaires.  

Le second facteur qui devrait être intégré pour réformer le système de retraite est la richesse des français. L’INSEE publie tous les ans une statistique précise et retrace son évolution. A la fin de l’année 2021, le patrimoine financier des ménages s’élevait à 6 600 milliards et le patrimoine immobilier, après déduction de l’endettement accumulé pour le financer, à 7 100 milliards. En deux ans, il a augmenté de 16% sous l’effet de la hausse des marchés financiers et des niveaux records d’épargne financière des ménages durant l’épidémie du Covid-19, soit 7,7% du revenu disponible brut en 2021 et en moyenne cette année de 5%, encore au-dessus du taux habituel autour de 4%. Les dépôts en compte courant, les actions et l’assurance-vie représentaient respectivement 1950, 1890 et 2160 milliards à la fin de l’année 2021.

60% des ménages sont propriétaires de leur résidence principale et l’on compte plusieurs millions de résidences secondaires. Ces ménages cumulent ainsi des taux de propriété immobilière et d’épargne financière élevés avec leur système de retraite. Dans les pays où existent des systèmes par capitalisation, les contributions aux fonds de pension, comptées dans leur taux d’épargne seront converties le moment venu en retraites. Mais ils ne feront plus partie de leurs patrimoines et ne seront donc pas transmissibles à leurs héritiers.

Le dernier élément à prendre en compte est la démographie, mais pas dans le sens qui est retenu aujourd’hui. Avec l’allongement de la durée de vie, on hérite plus tard à un âge proche et parfois même après être parti à la retraite. La personne concernée va donc disposer de l’épargne accumulée tout au long de sa vie, de son héritage et de sa retraite. Son niveau de vie sera bien supérieur à celui qu’elle a connu au début de sa carrière. Plus les français s’enrichiront et plus leur durée de vie s’allongera, moins la contribution que la retraite leur apportera sera déterminante. Au lieu d’être obsédé par l’équilibre à long terme des régimes et imposer à tout le monde de travailler plus longtemps, l’Etat devrait intégrer dans ses choix politiques les conséquences de l’inflation sur les régimes et les données patrimoniales des futurs retraités.

Il convient d’abord d’encourager ceux qui le souhaite et à qui on le propose de travailler plus longtemps. Il existe de nombreux secteurs dans l’économie où leur départ affaiblit l’entreprise. Il est facile d’instaurer un système d’incitations à travers des réductions de cotisations sociales ou d’impôt sur le revenu ou même un temps partiel pour que ceux qui pourraient et voudraient garder leur emploi le garde. Tout le monde serait gagnant.

Le second facteur concerne les inégalités qui sont beaucoup plus fortes au niveau des patrimoines que des revenus. La retraite est bien plus déterminante pour ceux qui ne vont pas hériter et pour ceux qui n’ont pas pu épargner assez tout au long de leur vie que pour ceux qui au contraire vont la cumuler avec leurs économies et ce dont ils auront reçu de leurs parents. C’est pourquoi, plutôt que de forcer tout le monde à travailler plus longtemps, quand ils n’en n’ont pas envie ou quand ils n’ont plus d’emploi et vont gonfler le déficit de l’assurance chômage, il serait bien plus efficace de construire un système de retraite progressif. Seraient ainsi garanti le financement des retraites de ceux pour qui elles sont essentielles grâce aux économies réalisées sur les prestations réduites ou davantage taxées dont bénéficient ceux qui disposent déjà de revenus élevés et d’un patrimoine.

L’allongement indifférencié de la durée des carrières pour bénéficier d’une retraite est une mauvaise solution. Si elle a le mérite de la simplicité, elle ne répond ni aux réalités du marché du travail, ni aux aspirations des futurs retraités. C’est pourquoi elle a toutes chances de faire l’unanimité contre elle et de créer une crise sociale inutile.