De nombreux indicateurs économiques publiés récemment sont rassurants. La France devrait échapper à la récession en 2022 et connaître une croissance comprise entre 1 et 2%, à la différence de plusieurs de ses partenaires économiques comme les Etats-Unis et l’Allemagne. On note une amélioration significative de l’emploi et si la consommation des ménages stagne, c’est parce que ceux-ci continuent de constituer une épargne de précaution importante. En revanche, la dégradation spectaculaire du commerce extérieur, dans un contexte de consommation des ménages stagnante, poste qui fut souvent et parfois à tort considéré comme la cause de ce déficit, doit conduire à une réflexion beaucoup plus profonde sur son origine et sur les politiques qui ont été conduites pour y remédier et comme on le constate, sans aucun succès.
Le déficit de la balance commerciale est passé entre 2020 et 2021 de 66 à près de 86 milliards d’euros. Sur les douze derniers mois, il a atteint 120 milliards. La hausse de la facture énergétique, causée par la faible disponibilité du parc nucléaire et par l’augmentation des prix des énergies fossiles est loin d’expliquer cette dégradation puisqu’elle n’a représenté qu’environ 20 milliards sur un déficit s’accroissant de plus de 50 milliards. Cette situation est d’autant plus préoccupante que depuis plus de dix ans et si l’on excepte une partie des mesures adoptées pour atténuer les effets sur l’économie de l’épidémie du Covid-19, la priorité de la politique économique adoptée par les gouvernements successifs, a été de « rétablir la compétitivité des entreprises » en allégeant leurs charges sociales, l’impôt sur les sociétés et récemment les impôts dits de production, qui ont remplacé l’ancienne taxe professionnelle.
La politique de l’offre a donc échoué et les résultats du commerce extérieur en apportent la preuve. Ce phénomène a été rapproché de celui de la désindustrialisation du pays contre laquelle il a été décidé de lutter avec des soutiens publics qui ne produiront leurs effets qu’à long terme. Mais les indicateurs employés ne sont pas toujours convaincants. La baisse de l’emploi industriel provient d’abord des gains de productivité et de l’utilisation des machines. La chute des emplois agricoles qui a été bien plus spectaculaire que dans l’industrie n’a pas empêché l’agriculture française de rester la première ou la deuxième en Europe suivant les critères retenus. Il faut aussi prendre en compte l’externalisation de certaines fonctions techniques qui ont permis la naissance de géants français dans les services informatiques comme Cap Gemini ou Dassault Systèmes. Quand leurs équipes travaillent pour un groupe industriel français, elles contribuent à son développement sans que les emplois concernés soient pris en compte.
La même observation vaut pour la part de l’industrie dans le PIB. Sa baisse peut aussi provenir de la croissance des activités dans les services, qui n’a pas été fixée comme objectif par l’Etat, comme on le prétend parfois, mais qui résulte comme le tourisme d’une demande forte et localisée ou pour les banques d’une accumulation de compétences qui ont su attirer les clients. L’économie française est donc plus diversifiée ce qui ne constitue pas un handicap. L’éternelle comparaison défavorable avec l’Allemagne provient alors aussi de la quasi absence du tourisme Outre-Rhin et de la faiblesse de son secteur bancaire. Mais la pertinence limitée de ces indicateurs ne doit pas cacher la réalité qui se traduit dans les chiffres du commerce extérieur avec une perte continue des parts de marché de la production industrielle réalisée sur le territoire national.
Deux raisons sont souvent évoquées pour expliquer cette réalité, le coût excessif du travail et la surévaluation de l’euro. Elles ne sont pas justifiées. Les coûts du travail dans les centres industriels allemands ont toujours été supérieurs aux coûts observés en France. Cela n’a en rien affecté les performances des entreprises concernées à l’exportation. Quant à l’euro, il suffit d’observer la situation italienne. Le pays enregistre des excédents commerciaux substantiels, malgré sa dépendance bien plus forte aux importations d’énergies fossiles.
Cette anomalie française a une origine bien plus profonde, l’affaiblissement de l’esprit d’entreprise qui a été particulièrement marqué dans les grands groupes avec leurs erreurs stratégiques, qui ont parfois même provoqué leur disparition, et leurs relations avec leurs fournisseurs. Pour reprendre la formule de François Michelin, la personne la plus importante dans une entreprise, c’est le client. La première des priorités consiste donc à identifier leurs besoins, qui peuvent être différents suivant les pays où ils opèrent. Ensuite il convient de produire dans les meilleures conditions ces biens, d’identifier et de mettre en œuvre les nouvelles techniques de production permettant d’être compétitif et de suivre de près les évolutions des marchés et l’apparition des nouveaux produits. Il faut enfin disposer des équipes commerciales chargées de gérer au mieux les relations avec les clients comme avec les fournisseurs.
Mais ces métiers sont peu valorisés en France et il suffit d’observer le parcours des membres des équipes dirigeantes pour constater que bien rares sont ceux qui sont passés dans leur carrière par ces fonctions essentielles. Ils sont sortis parmi les meilleurs des grandes écoles disposant d’un classement, ont débuté leur carrière dans la haute administration et même souvent dans des cabinets ministériels avant d’obtenir un poste directement dans un organe de direction. Bien peu ont donc, à la différence de leurs collègues allemands par exemple, débuté leur vie professionnelle dans l’entreprise. Avant d’accéder à leurs fonctions, leur environnement, c’étaient l’administration, le monde politique, les banques d’affaires, les consultants et les cabinets d’avocats. Ils ont donc choisi de rester dans ce monde et leur action s’est concentrée sur la gestion des participations avec des acquisitions et des cessions qui leur donnaient en outre une grande visibilité médiatique, plutôt que sur la vie quotidienne des métiers, pourtant essentielle pour leurs résultats et pour la survie des activités.
La disparition de fleurons industriels nationaux comme Alcatel avec l’acquisition de Lucent aux Etats-Unis ou de Péchiney avec ses tentatives hasardeuses d’opérations avec Alcan et Alcoa en a résulté. Les piètres performances de Renault avec sa participation dans Nissan et ses investissements en Russie ou au Brésil en témoignent tout comme la désastreuse acquisition des turbines d’ABB par Alstom qui faillit conduire le groupe à la faillite ont largement contribué à donner une image négative de l’industrie française.
Il faut ajouter la complaisance du système bancaire envers les comportements de paiement des grands groupes vis-à-vis de leurs fournisseurs. Ils cherchent à faire sur leur dos les marges qu’ils n’ont pas pu faire sur leurs clients avec en outre des délais de paiement excessifs. Cela a contribué de façon déterminante à affaiblir le tissu d’entreprise moyennes, souvent familiales, sans que l’Etat n’y trouve rien à redire. Il serait plus efficace pour enrayer le processus en cours de pénaliser ces comportements que de promettre des subventions.
L’esprit d’entreprise, c’est un ensemble de comportements qui permettent à celle-ci de prospérer en organisant un partage juste de la valeur créée entre salariés, dirigeants et actionnaires, et à ses dirigeants de comprendre les besoins des clients pour mieux les satisfaire. Pour lui rendre le rôle essentiel qu’il occupe dans le succès des entreprises, ces dirigeants doivent en être imprégnés mais cela ne se fait pas en un jour. Il faut donc changer leur mode de recrutement, laissant une plus large place à la promotion interne. La France n’inversera pas les tendances actuelles si ses responsables politiques ne prennent pas conscience de cette nécessité et ne délivrent pas les messages appropriés.