Les électeurs français, quand ils se sont déplacés pour aller voter, ont accordé leurs suffrages, dans des proportions sans précédent, à des formations politiques extrémistes. Lors de l’élection présidentielle, la candidate du Rassemblement National, nouveau nom du Front national, s’est qualifiée pour le second tour en arrivant deuxième, juste devant le candidat d’extrême gauche. Elle a recueilli ensuite plus de 40% des suffrages. Lors des élections législatives, avec un niveau très élevé d’abstentions, les deux partis extrémistes, la France Insoumise, 79 élus, et le Rassemblement National, 89 élus, ont obtenu un nombre de sièges jamais observé dans le passé.
Ces scores seraient la conséquence, du profond mécontentement de vastes tranches de la population face à la baisse de leur pouvoir d’achat en raison de l’inflation, de la dégradation des services publics et plus généralement du sentiment d’abandon dont ils se sentaient victimes de la part des gouvernements précédents. Les électeurs ont donc apporté leurs voix aux partis extrémistes de droite et de gauche, sans prendre en considérations le contenu économique des programmes de ces formations politiques et sa capacité à répondre à leurs attentes.
Pour ces formations, la source des difficultés économiques qui avaient motivé ces millions de votes résidait dans la combinaison de trois maux, la mondialisation, l’Europe et l’euro. Or les difficultés incontestables que traverse l’économie française et dont de nombreux français sont victimes ont des origines extérieures. La crise sanitaire a constitué un choc sans précédent. Aurait-elle été surmontée sans les vaccins et le port des masques, mesures critiquées par des responsables politiques qui ont pourtant recueilli des centaines de milliers de suffrages ? La hausse des prix des matières premières a été la conséquence de l’invasion de l’Ukraine par le Russie. Les mêmes responsables politiques avaient dans le passé affiché leur proximité avec le Kremlin. La perturbation des chaines d’approvisionnement à la suite de la reprise de l’épidémie en Chine a contribué à l’inflation et a pesé sur l’emploi quand il a fallu fermer des usines. C’est bien la preuve que l’on ne peut pas, du jour au lendemain, sans créer de lourds dommages économiques dont les premières victimes seront précisément ceux qui votent pour ceux qui le demandent, se passer de la mondialisation.
La mondialisation est un phénomène irréversible. Un pays peut essayer de s’en retirer en dénonçant les accords commerciaux internationaux et en instaurant des barrières douanières et réglementaires à ses frontières. Mais le prix à payer sera lourd. Il subira d’abord des mesures de rétorsion. Ses produits ne seront plus acceptés à l’étranger et des centaines de milliers d’emplois seront menacés. Le pays perdra les deux principaux avantages que les consommateurs en tiraient, une vaste diversité de produits et de services offerts et surtout un niveau des prix qui rendaient ces produits accessibles à tous. La perturbation des chaines d’approvisionnement mondiales a généré une reprise de l’inflation sans précédent depuis quarante ans. C’est bien la preuve s’il en était besoin, des avantages qu’un Etat et sa population peuvent tirer de la mondialisation.
Le second procès intenté par les partis extrémistes et figurant dans leurs programmes est celui de l’Europe. Bien sûr, aucun d’entre eux n’affiche clairement un choix en faveur du « Frexit », pour copier l’expression employé au Royaume-Uni pour désigner la sortie de l’Union. Mais quand on met en avant la priorité accordée au retour de la souveraineté, quand on promet de « désobéir » aux traités en vigueur, quand on proclame que l’on ne respectera pas les décisions des institutions et des juridictions européennes, comme le font les représentants de la France Insoumise et du Rassemblement National, il faut bien appeler un chat un chat et admettre que c’est l’appartenance à l’Union qui est en cause.
Les conséquences économiques seraient catastrophiques. Ces formations politiques sont-elles prêtes à expliquer au monde rural qu’il devra se passer des aides offertes par la politique agricole commune ? Convaincront-elles les organisations syndicales que les entreprises étrangères implantées en France ne fermeront pas leurs usines car il leur sera désormais impossible sans lourds droits de douane d’exporter vers les autres pays de l’Union ? Seront-elles capables de persuader les Français que le rétablissement des contrôles aux frontières, notamment pour les travailleurs frontaliers, sont une bonne chose et que cela n’affectera pas le tourisme ? Ce choix, au nom d’une souveraineté retrouvée, aurait des répercussions sur l’emploi et la vie quotidienne des Français inacceptables pour eux et c’est bien la raison pour laquelle toute la clarté sur ces programmes économiques doit être faite.
Le dernier volet concerne l’euro. Naturellement, après avoir compris après le débat de 2017 à quel point cela inquiétait les électeurs, cette proposition ne figure plus explicitement dans le programme du Rassemblement National. Mais elle y est restée implicitement puisqu’on ne peut pas promettre de retrouver sa souveraineté et s’affranchir des règles de l’Union et prétendre conserver l’euro. Il en va de même pour la France Insoumise qui revendique clairement le droit de ne plus respecter les règles de la monnaie unique tout en faisant des promesses de dépenses publiques massives. Vu le niveau d’endettement de la France et le rôle déterminant de la BCE dans la capacité du pays à se financer chaque année, abandonner l’euro aboutirait à une brutale remontée des taux d’intérêt, un effondrement de la nouvelle devise nationale et un scénario proche de ceux auxquels ont été soumis l’Argentine ou le Vénézuela, régimes dont le dirigeant de la France Insoumise s’est toujours déclaré proche.
Le paradoxe, c’est que les premières victimes de telles propositions seront ceux qui aujourd’hui sont les plus défavorisés ou qui s’estiment, à tort ou a raison, délaissés par le pouvoir politique. Mais ils n’ont pas compris qu’ils sont les principaux bénéficiaires, même s’ils pourraient l’être davantage, du système que ceux pour qui ils ont voté, proposent de défaire. Sans l’euro, jamais les mesures qui ont été adoptées pour surmonter la crise sanitaire, n’auraient pu être financées. Sans l’Union Européenne, jamais les centaines de milliers d’emplois créés par les entreprises étrangères pour s’implanter dans le marché unique n’auraient existé. Enfin sans la mondialisation, les consommateurs et surtout ceux qui ont un niveau de vie inférieur à la moyenne, n’auraient pas eu accès à une telle offre de biens.
L’Union Européenne comme la création de l’euro ont profité à tous et en particulier à ceux qui ont voté pour des formations politiques qui critiquaient cette évolution historique. La responsabilité de ce résultat revient à ceux qui n’ont pas été capables d’expliquer aux électeurs que derrière les propositions ambigües et souvent démagogiques des partis extrémistes, il y avait de lourdes menaces. En revanche, la mondialisation qui, sous une forme ou une autre est un phénomène irréversible, n’a pas été gérée en France, notamment par les grandes entreprises, de façon satisfaisante. La solution n’est donc pas de sortir de la mondialisation, à supposer que cela soit possible, mais d’adapter nos règles et nos comportements à ce monde nouveau qui ne va pas disparaître.
Les élections présidentielle et législative de 2022 ont montré, par le niveau élevé d’abstentions et les scores atteints par les partis extrémistes qui ont su persuader des millions d’électeurs de voter pour des politiques dont ils seraient les premières victimes, une certaine incapacité à expliquer les enjeux du monde d’aujourd’hui. Le principal défi des années à venir va être de corriger cette faiblesse qui conduit à une situation politique qui nuit à l’image de la France dans le monde.