Deux grandes questions sont aujourd'hui au centre du débat politique en France : le pouvoir d’achat et les retraites. Les tensions économiques et politiques depuis deux ans ont provoqué une hausse brutale des prix des énergies fossiles, nous ramenant quarante ans en arrière à l’époque des deux chocs pétroliers. La crise sanitaire a perturbé les chaines d’approvisionnement en produits industriels ou en pièces détachées et la situation s’est aggravée avec son rebond en Chine, ce qui là aussi, a généré des pressions sur les prix. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a enfin créé des incertitudes majeures sur les fournitures de céréales, ce qui va peser sur les prix de nombreux produits alimentaires. A l’origine, ce rebond inflationniste avait été considéré comme transitoire. La persistance de la crise sanitaire et des tensions géopolitiques conduit à considérer que le phénomène va durer au moins un certain temps et qu’il constitue une menace sur le pouvoir d’achat puisque les rémunérations des salariés et les prestations sociales n’ont pas été revalorisées.
La question des retraites n’est pas nouvelle et s’est installé dans le débat politique depuis dix ans sans qu’un accord soit trouvé entre les gouvernements successifs et les partenaires sociaux depuis que l’âge légal a été porté à 62 ans. Dans un contexte de déficits publics alourdis par la crise, la question de la soutenabilité du financement des régimes de retraites ne peut être éludée. Mais autant la question du pouvoir d’achat exige des mesures d’application immédiate, autant celle des retraites est guidée par la protection à long terme du système de répartition. Comparé à celui de l’assurance-maladie, qui devrait dépasser 20 milliards en 2022, le déficit du régime général des retraites sera modeste (2,5 milliards). Mais ses perspectives futures inquiètent avec l’allongement de la durée de vie et la baisse de la natalité. Dans l’avenir il y aura donc de plus en plus de retraités et de moins en moins de cotisants.
Mais ces deux défis ne doivent pas faire oublier une réalité tout aussi incontestable, l’enrichissement continu des Français depuis plus de 20 ans. A la fin de l’année 2020, dernier chiffre publié par l’INSEE, leur patrimoine sontélevait à 15 295 milliards d’euros. Le patrimoine financier atteignait 6 200 milliards. Il s’était accru et a continué de le faire en 2021 et en 2022 du fait d’un taux d’épargne financière qui, avec la crise sanitaire, a bondi de 6% en 2019 à plus de 11% du revenu disponible brut à la fin de l’année 2021. Les prix de l’immobilier ont augmenté de 150% en 20 ans et plus d’un ménage sur deux est propriétaire de son logement. La question du pouvoir d’achat ne se pose donc pas de la même façon pour tout le monde. Un couple de retraités, propriétaires de leur logement ayant fini de rembourser l’emprunt contracté pour son acquisition et qui n’a plus besoin de se déplacer en voiture pour aller travailler n’est pas du tout dans la même situation qu’une jeune famille avec plusieurs enfants, étant locataire et ayant les salaires faibles de début de carrière quand ils ne doivent pas se contenter d’emplois précaires.
L’action en faveur du pouvoir d’achat doit donc être ciblée, concentrée sur les petites retraites et les bas salaires. Une indexation générale, même si elle est provisoire, n’aurait aucun sens car elle ne ferait qu’accroître les inégalités, lesquelles se situent maintenant bien plus entre les générations car il faut intégrer les patrimoines que sur les simples revenus. C’est aussi pourquoi il est essentiel de faciliter les transmissions d’une génération à l’autre en réduisant la fiscalité sur les donations, sur les taux qui leur sont appliqués et sur les périodicités qui permettent de s’affranchir des prélèvements imposés par l’Etat.
L’intervention directe sur les prix est bien plus complexe à mettre en œuvre, d’une efficacité limitée et d’un coût souvent excessif. Pour les énergies fossiles qui sont lourdement taxées par l’Etat, lequel devient donc, avec les compagnies pétrolières, le principal bénéficiaire des hausses actuelles, il faudrait à nouveau étudier l’idée, émise à la fin des années 90 par le gouvernement Jospin, d’une TVA ou d’une taxation flottante. On pourrait décider que, tous les trois mois, au vu de l’évolution des cours, l’Etat modifie, à la hausse comme à la baisse, son taux de prélèvement pour limiter, dans les deux sens, les conséquences des fluctuations sur les marchés. Cette mesure aurait aussi l’avantage de ne pas se présenter comme une subvention à l’achat de carburants au moment où la préservation de l’environnement exige que leur utilisation soit réduite.
L’action à entreprendre pour garantir l’avenir des systèmes de retraite par répartition doit tenir compte de deux réalités. Les régimes complémentaires, les régimes spéciaux et l’Etat, avec son Fonds de Réserve des Retraites, a accumulé des provisions considérables, comprises entre 100 et 150 milliards d’euros, lesquelles, puisqu’elles sont placées sur les marchés financiers, génèrent des revenus bien supérieurs aux déficits actuels. Il est donc parfaitement injustifié de tenir un discours alarmiste car cela permettra pendant de nombreuses années de garantir les prestations. La seconde réalité concerne l’allongement de l’espérance de vie considérée comme un risque majeur. La réalité est différente. A 62 ans, le nouveau retraité bénéficie de la pension pour laquelle il a cotisé, des fruits de l’épargne qu’il a accumulés et dans bien des cas du logement dont il est le propriétaire et, ce qui est nouveau, de la part d’héritage qu’il vient ou qu’il va recevoir de ses parents.
Pour être efficace, la fixation d’un âge légal plus élevé doit tenir compte de l’état du marché du travail. Le taux de chômage des personnes de plus de 55 ans est élevé. Si celui-ci dans l’avenir ne baisse pas il ne servira à rien de décaler l’âge légal puisque cela ne fera qu’accroître les charges de l’assurance-chômage, ou les prestations versées à ceux qui n’y ont plus droit. Les modalités de définition des droits et notamment le nombre d’annuités nécessaire pour bénéficier d’une retraite à taux plein doivent aussi évoluer pour tenir compte d’un accès de plus en plus tardif des jeunes à l’emploi du fait précisément du niveau élevé du chômage ces dernières années, même s’il a commencé à baisser.
Le soutien du pouvoir d’achat comme la nécessaire réforme des retraites doivent donc intégrer ces deux facteurs essentiels que sont les inégalités entre les générations et l’épargne considérable accumulée par les Français. La jeunesse fait figure de laisser pour compte de la politique économique. Le choix, notamment dans le secteur public qui consiste à très mal payer, bien qu’ils aient les qualifications requises pour être recrutés, ceux qui prennent leurs fonctions et les augmenter progressivement avec l’ancienneté, doit être remis en cause car on a bien plus besoin de ressources à 30 ans qu’à 60 ans. Il en va de même pour la transmission des patrimoines. Ils sont devenus suffisamment importants pour qu’au lieu de proposer de taxer davantage les très riches, on accélère et on facilite chaque fois que cela a un sens l’accélération de la transmission des biens à la jeunesse.
On ne s’est pas assez demandé pourquoi les jeunes générations, en France, s’étaient au fil des années désintéressées de la vie politique au point de ne plus se déplacer pour aller voter. L’une des raisons est certainement que l’amélioration de leur situation économique ne figure pas dans les programmes de ceux qui sont appelés à gouverner. Le temps est venu d’y remédier.