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Le blog d'Alain Boublil

 

Le déficit commercial de la France et le cas Alstom

Au moment où l’on apprenait qu’EDF et General Electric avaient entamé des discussions sur la reprise des activités de production et de maintenance des turbines qui équipent les centrales nucléaires qui avaient été achetées à Alstom six ans plus tôt, était annoncé pour la France un déficit commercial record de 84,7 milliards. Mais aucun lien ne fut fait lien entre les deux informations. Pourtant ce lien existe et il est déterminant. 2021 a été marqué par une forte hausse de la facture énergétique à partir du 2ème semestre, conséquence des tensions géopolitiques qui ont affecté les prix des énergies fossiles. La crise sanitaire avec les nombreuses restrictions aux voyages a affecté l’industrie aéronautique qui contribue de façon très positive aux échanges extérieurs. Les compagnies aériennes ayant une partie de leurs flottes à l’arrêt ont freiné les livraisons de nouveaux appareils et ont presque cessé d’en commander.

Ces deux phénomènes sont, pour l’essentiel, responsables de l’accroissement du déficit commercial de la France en 2021. Cela n’aurait pas été préoccupant si cette évolution  n’avait été que la conséquence de la perturbation temporaire d’une situation auparavant solide, voire excédentaire. Mais c’est tout l’inverse. Depuis près de vingt ans et quelle que soit la conjoncture on assiste à une dégradation continuelle de nos échanges de biens qui s’accompagne d’une désindustrialisation et de la destruction de centaines de milliers d’emplois. Pour y remédier, les gouvernements successifs ont mis en œuvre des politiques destinées à alléger les charges des entreprises en estimant que c’était surtout le coût du travail et l’importance des prélèvements sociaux qui était à l’origine du mouvement de désindustrialisation et de la persistance d’un déficit commercial important. Aucun résultat significatif n’a été enregistré. En revanche cela a aggravé les déficits publics qu’il a fallu, au moins en partie, compenser par un relèvement de l’imposition des ménages.

C’est dans ce contexte qu’Alstom avait procédé à la cession de ses activités dans l’énergie. Le temps de l’industrie est un temps long et il faut donc remonter loin en arrière pour comprendre les causes de l’affaiblissement persistant de l’industrie française et l’apparition d’un déficit extérieur qui ne cesse d’augmenter et qui affecte la crédibilité de la France au sein de l’Union Européenne et sur la scène internationale.

A l’origine Alsthom, qui s’écrit avec un « h » et qui s’est construit  à la suite de plusieurs fusions, est une filiale de la Compagnie Générale d’Electricité. L’entreprise a bénéficié des deux choix majeurs fait au début des années 70 et relancés au début des années 80, le programme nucléaire auquel elle fournit les turbines des centrales et le TGV pour lequel l’entreprise a conçu et fabrique les trains. Elle a même repris le chantier naval de Saint-Nazaire en plein essor grâce aux commandes de navires de croisière. Elle s’appelle désormais Alsthom-Atlantique. Elle a aussi noué une alliance avec General Electric pour fabriquer des turbines à gaz dont elle ne maîtrisait pas jusqu’alors la technique. Le groupe américain a compris que le marché européen pouvait devenir porteur et a choisi le site de Belfort où son partenaire français dispose des capacités de production et des compétences industrielles indispensables.

Mais après la privatisation de la Compagnie Générale d’Electricité qui a changé de nom pour s’appeler Alcatel-Alsthom, ses nouveaux dirigeants vont commettre une première erreur stratégique en fusionnant leur filiale Alsthom-Atlantique avec la General Electric anglaise, rivale de toujours de son homonyme américaine. La société change une nouvelle fois de nom, pour s’appeler GEC-Alsthom, et rompt avec son partenaire américain qui reprend une partie des installations de Belfort. De ce fait, elle perd toute compétence dans les turbines à gaz alors que le marché européen commence à se développer.

Les dirigeants vont alors commettre une deuxième erreur stratégique en procédant à l’acquisition des activités, dans ce secteur, du groupe suisse ABB. Mais la négociation a été mal conduite et les turbines qui étaient en cours de construction vont se révéler incapables d’atteindre les objectifs contractuels fixés par leurs clients. Cela va entrainer de très lourdes pénalités financières et GEC-Alsthom se retrouve alors au bord du dépôt de bilan. L’Etat est obligé de venir à son secours en entrant au capital, décision à l’époque courageuse prise par le ministre de l’Economie Nicolas Sarkozy. Les dirigeants sont changés, les banques rassurées et l’entreprise change à nouveau de nom pour s’appeler désormais Alstom.  

Mais les conséquences de cette double erreur stratégique vont être lourdes car Alstom s’est trompé deux fois dans le choix de son partenaire. Ni GEC, ni ABB ne pouvaient lui permettre d’occuper une position de leader sur le marché mondial. Or dans la compétition internationale le choix du bon partenaire est essentiel. Jamais Safran, qui s’appelait alors la SNECMA ne serait devenu un leader dans la production de moteurs d’avions sans son alliance avec General Electric conclue à la fin des années 70 et confirmée les années suivantes malgré les pressions pour changer de partenaire au profit de Rolls-Royce. L’alliance étant présente des deux côtés de l’Atlantique avait ainsi un accès privilégié aux Etats-Unis chez Boeing et en Europe chez Airbus. Le raisonnement fut différent pour les avions mais tout aussi juste. La constitution d’Airbus, basée sur le partenariat entre les trois principaux constructeurs européens a permis d’occuper une place de premier plan sur le marché mondial et de rivaliser avec leurs concurrents américains.

Alstom n’a pas su nouer les bons partenariats. Ses activités dans le secteur de l’énergie n’ont  pas atteint les objectifs attendus. Les procédures judiciaires intentées aux Etats-Unis pour des faits de corruption ont alors servi de prétexte pour procéder à leur vente. Mais General Electric n’était intéressé en realité que par le renforcement de sa présence en Europe dans les turbines à gaz puisqu’il avait abandonné la production de turbines hydrauliques. Le groupe était présent dans le nucléaire mais pour des centrales à eau bouillante qui utilisaient une autre technologie que la diffusion gazeuse qui équipait les centrales françaises. Afin d’obtenir le prix le plus élevé possible pour ces cessions, pour le plus grand profit du nouvel actionnaire, Bouygues qui avait racheté une part des actions détenues par l’Etat, Alstom a exigé que General Electric achète l’ensemble des activités. Les dirigeants de l’entreprise dont la rémunération comportait une part variable tenant compte des performances financières de l’entreprise en ont également bénéficié.

L’Etat aurait pu bloquer l’opération en invoquant le caractère stratégique des activités nucléaires et hydrauliques. Il ne l’a pas fait. L’acquisition par General Electric n’a pas donné les résultats escomptés et s’est traduite par des milliers d’emplois supprimés et des milliards d’exportations en moins. Il faut espérer que la reprise par EDF des activités de production et de maintenance des turbines permettra de reconstituer une filière industrielle stratégique. Cette succession d’erreurs n’a pas été un cas isolé. Il suffit d’analyser les performances de Renault pour s’en convaincre ou les raisons de la disparition d’Alcatel.

Les excédents commerciaux de l’industrie aéronautique sont le résultat de la justesse des choix stratégiques des entreprises du secteur. Les lourds déficits de l’industrie automobile et du secteur des biens d’équipement illustrent, en revanche, les échecs des stratégies adoptées par leurs dirigeants et le meilleur exemple de ces échecs est Alstom. Ignorer les causes véritables de la désindustrialisation, des pertes d’emplois et de l’aggravation déficit commercial a alors deux conséquences. L’Etat s’abstient d’intervenir pour corriger ces erreurs quand elles sont commises et il adopte des politiques qui ne permettent pas d’atteindre les objectifs recherchés.