A quelqu’un qui lui demandait pourquoi, quand il allait au marché faire ses courses, il achetait du riz et des fleurs, Confucius répondit : « J’achète du riz pour vivre et des fleurs pour avoir une raison de vivre ». Ces propos revêtent aujourd’hui une actualité brulante. L’Etat, pour nous permettre de survivre, est-il en train de nous priver de notre raison de vivre ? L’avenir le dira mais ce qui est sûr, c’est que partout dans le monde, on assiste à un retour de l’Etat qui rompt avec des décennies pendant lesquelles, et pas seulement dans les pays occidentaux, les politiques suivies ont été fondées sur son désengagement et les critiques ont été vives, particulièrement en France, contre les dirigeants politiques qui hésitaient ou qui freinaient ce mouvement.
Ce retour s’est d’abord manifesté dans les multiples réglementations destinées à empêcher le développement de l’épidémie du corona virus. Il n’a pas été sans contradictions ou sans hésitations, qu’il s’agisse des tests ou du port du masque dans les lieux publics. Mais elles résultaient surtout des erreurs passées. Ne disposant plus des moyens de lutter contre la contagion du virus, l’Etat, au lieu de reconnaître ses erreurs, a commencé par en contester l’efficacité, au risque d’affecter sa crédibilité. Il a ensuite pris des dispositions restrictives tant pour les libertés individuelles que pour l’activité économique qui ont conduit la France vers une crise économique majeure et qui l’ont obligé à mener une politique d’intervention sans précédent pour atténuer les conséquences sur les agents économiques, les entreprises et les particuliers, de son action pour lutter contre le développement de l’épidémie.
Pendant des décennies avaient été dénoncés le recours au déficit budgétaire pour stimuler la croissance et les risques que faisaient peser sur les « générations futures » l’augmentation des dettes publiques. Des traités avaient été signés dans ce sens en Europe et des procédures créées pour lutter contre les « déficits excessifs ». La libéralisation des services publics désormais ouverts à la concurrence devait, grâce au retrait de l’Etat, accroître leur efficacité. On réclamait des réformes de structures pour rééquilibrer les régimes de protection sociale, affectant les retraites et les droits à indemnisation en cas de chômage. On misait tout sur le rétablissement de la compétitivité des entreprises à travers des réductions de prélèvements fiscaux et sociaux, le dernier en date étant la diminution des « impôts de production », merveilleuse invention sémantique qui donnait l’illusion que cela allait favoriser le retour sur le territoire national des activités industrielles alors que derrière ce terme se cachait l’ancienne taxe professionnelle qui pesait essentiellement sur la grande distribution, les activités bancaires et les services aux entreprises. Le bilan dressé par France Stratégies, organisme gouvernemental peu suspect d’hostilité envers l’idéologie dominante, sur la réforme précédente, la création du CICE, était pourtant accablant. Elle n’avait permis de créer que 100 000 emplois pour un coût de 18 milliards d’euros par an depuis cinq ans.
Tout cela a volé en éclat avec l’épidémie. L’Etat a été appelé au secours et n’a pas ménagé ses moyens. La 4ème loi de finances rectificative pour 2020 devrait entériner un déficit public de 11,3% du PIB, soit 248 milliards d’euros et un niveau d’endettement public à la fin de l’année d’environ 120% du PIB, soit respectivement quatre fois et deux fois plus que ce que les traités européens permettent. Les arguments utilisés dans le passé par les économistes, et qui ont été repris par les dirigeants politiques, reposaient sur les dangers que représentaient de telles mesures. La création monétaire et le surcroit de demande allait d’abord entrainer une vague inflationniste. On constate exactement le contraire, aussi bien en France, où elle est nulle, que dans les autres pays, notamment en Europe. L’accroissement de l’endettement public allait provoquer une hausse des taux d’intérêt qui pèserait lourdement sur la charge de la dette que les « générations futures » devraient alors supporter. Là encore ce raisonnement a été infirmé, et pas seulement du fait de l’action des banques centrales. Le taux à 10 ans des emprunts français durant tout le mois d’octobre a été inférieur à -0.20% et novembre ne s’annonce pas différent avec un taux de -0.35% prévu pour les émissions à venir.
Les dernières estimations du coût pour l’Etat en 2020 de la pandémie s’élèvent à 186 milliards, soit 100 milliards de pertes de recettes du fait des arrêts d’activités et à 86 milliards pour les aides publiques accordées. Le plan de relance qui entrera en application en 2021 prévoit sur deux ans une charge nouvelle de 100 milliards d’euros, dont 23 milliards devrait directement profiter aux entreprises sous forme de baisses d’impôts et de renforcement des fonds propres (3 milliards), sommes auxquelles s’ajoutent des programmes d’investissement et de recherche en faveur de la compétitivité et de la transition écologique. Les tenants de la politique de l’offre comme ceux qui prônent une action de type keynésien en faveur de la demande seront donc satisfaits. Mais pour assurer l’efficacité de cette politique, l’Etat doit redevenir un Etat-stratège et, quand il en a la responsabilité comme actionnaire ou comme régulateur, intervenir pour que les dirigeants des grandes entreprises françaises mettent un terme à leur passion pour les fusions et les acquisitions et passent plus de temps à se préoccuper de leurs clients, de leur personnel et de leurs actionnaires.
La désindustrialisation et la disparition de nombre de joyaux nationaux n’a pas pour origine comme on le répète en permanence le coût du travail et une perte de compétitivité mais des choix stratégiques désastreux souvent soutenus par l’Etat. L’acquisition par GDF-Suez devenu Engie pour plus de 10 milliards d’euros d’un parc de centrales à gaz et au charbon a généré des pertes considérables et conduit le groupe à vendre sa participation dans Suez. Il en était allé de même avec Alstom que l’acquisition d’ABB conduisit au bord de la faillite et qui dû après céder la moitié de ses activités à General Electric, ou encore avec Alcatel. Sa fusion avec Lucent le conduisit dans les bras de Nokia qui vient d’annoncer des réductions d’effectifs en Bretagne. L’endettement excessif d’EDF ou d’Orange, qui pèse sur leurs résultats, découle là aussi d’acquisitions débridées en Europe, aux Etats-Unis ou au Brésil dans les années 90. Et cette liste n’est pas exhaustive puisqu’elle pourrait aussi inclure Péchiney, Usinor-Sacilor devenu Arcelor et passé sous contrôle indien, ou encore Lafarge avec ses achats, au pire moment, de cimenteries au Moyen-orient.
L’Etat, qui prétendait alors réduire son influence, avait approuvé la nomination à la tête de ces groupes de hauts fonctionnaires ayant fait leurs carrières dans les cabinets ministériels et qui préféraient la compagnie de leurs anciens collègues devenus banquiers d’affaires ou de leurs successeurs dans la haute administration à celle de leur personnel présent sur le terrain ou de leurs clients. Leur priorité allait plus à la gestion de leurs portefeuilles d’activités qu’à la stratégie et au développement de leurs métiers. Ils préféraient le Monopoly au jeu d’échec.
Le grand retour de l’Etat à la suite de l’épidémie ne doit pas se limiter à distribuer des fonds publics pour soutenir l’activité et la relancer. Parmi les « réformes de structure » qui s’imposent à la France, et c’est notamment ce qui fait sa différence avec l’Allemagne, doit figurer la réhabilitation de la politique industrielle et de la promotion de chefs d’entreprises plus tournés vers l’effort interne et moins occupés à imaginer et à négocier des opérations financières. Ainsi aura-t-on rendu à nos entreprises une raison de vivre.