Les décisions les plus importantes ne sont pas forcément celles dont on parle le plus, comme la fiscalité, le droit du travail ou la formation. Il y a des choix concrets qui peuvent se révéler déterminants pour l’avenir d’un pays. A cet égard, la stigmatisation continuelle de tout ce qui a été fait depuis trente ans ne rend pas compte de la réalité. La construction de notre réseau d’infrastructures fait l'envie de bien des pays. Notre programme nucléaire a contribué à réduire notre indépendance énergétique et nos émissions de gaz à effet de serre. La fin des contrôles des prix et des changes et de l’encadrement du crédit a permis à nos entreprises de s’affranchir d’un modèle bureaucratique inadapté au monde qui se dessinait. Si les précédents gouvernements n’avaient commis que des erreurs, la France serait-elle toujours la 5ème puissance économique ? Evidemment non. Tout n’a bien sûr pas été parfait et l’échec dans la lutte contre le chômage depuis une dizaine d’années en témoigne. Mais à noircir le tableau, on perd de vue l’essentiel, lequel repose souvent sur des choix ponctuels mais porteurs de conséquences majeures.
Le Premier ministre a eu raison d’intervenir sur le dossier du chantier naval de Saint-Nazaire. Contrairement à ce qui a été dit, il ne s’agit pas d’une nationalisation. Ce terme désigne l’appropriation par l’Etat, sous réserve d’une juste et préalable indemnisation, d’un bien appartenant à une personne privée physique ou morale. En l’espèce, il n’a fait qu’exercer son droit de préemption, comme n’importe quel actionnaire privé peut le faire lorsque cela a été prévu au moment de son entrée au capital. Le groupe coréen STX en difficulté souhaitait vendre. Le gouvernement, pour protéger ses intérêts et ceux de l’entreprise a fait son devoir, quitte à rechercher ensuite un partenaire industriel fiable. Ce n’est évidemment pas le cas de Fincantieri. L’argumentation du gouvernement italien qui fait semblant d’être vexé que la France ait accepté un actionnaire coréen et lui refuse le droit de prendre le contrôle de Saint-Nazaire est fallacieuse. STX n’était pas un concurrent direct du chantier français à la différence de Fincantieri. Mais pour comprendre les enjeux, il faut faire un retour en arrière. Il y a une trentaine d’années, la France a restructuré sa construction navale en pleine crise du fait de la concurrence des chantiers asiatiques. Dunkerque, La Seyne et Dubigeon, à Nantes, ont été fermés. La Ciotat s’est reconverti dans la réparation et Saint-Nazaire s’est spécialisé dans les bateaux de croisière, marché qui était en train de prendre son essor, et ce malgré les réticences à l’époque du ministère des finances. Vingt ans plus tard, son actionnaire, Alstom, aux prises avec des difficultés financières, maquilla ses comptes en faisant croire que des bateaux construits avaient été vendus alors que l’entreprise avait entièrement financé le client. Quand Alstom décida de se séparer du chantier, l’Etat prit une participation et accepta, sous condition, l’entrée du groupe coréen STX au capital. Les deux entreprises n’étaient pas sur le même créneau et cela n’entrava pas le succès de Saint-Nazaire, avec des carnets de commande aujourd'hui remplis jusqu’en 2020 et des réalisations devant lesquelles les médias se sont émerveillés comme lors du lancement du « plus grand paquebot du monde », l’Harmony of the Seas. Mais qui était le principal concurrent du chantier lors des appels d’offre des compagnies de croisières ? Fincantieri. Qui peut croire que si le chantier italien prend le contrôle de Saint-Nazaire, lorsque le marché sera moins porteur, il ne privilégiera pas ses installations situées en Italie ? C’est une évidence. Un partenariat était envisageable mais une prise contrôle doit être refusée car elle ferait peser une menace majeure sur l’avenir du site qui emploie et fait vivre des milliers de salariés et de sous-traitants.
Le refus de financer le canal Seine-Nord est tout aussi justifié. Quelle est la vocation d’un équipement financé par la France à hauteur de plusieurs milliards ? Faciliter la liaison avec les ports d’Anvers et de Rotterdam ! Et qui en serait le premier affecté ? Le port du Havre. On se plaint à longueur d’années de l’incapacité de notre pays à exploiter ses richesses maritimes et de la faiblesse de nos infrastructures portuaires et l’Etat financerait un coûteux investissement qui les affaiblirait davantage. Avant d’être Premier ministre, Edouard Philippe, alors maire du Havre, dans une tribune dans Le Monde avait critiqué avec force d’arguments ce projet. Il est logique que, devenu Premier ministre, il ne se renie pas. Il pourrait même lancer une mission de réflexion sur la modernisation du transport des containers pour lequel Le Havre serait un terrain d’expérimentation privilégié et qui créerait pour les marchandises la même révolution que fut le TGV pour les particuliers.
Le Premier ministre ne devra pas s’arrêter là. La prochaine échéance, c’est l’autorisation – enfin- donnée à la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, au nord de Nantes. Cette région, pas seulement grâce au chantier naval mais aussi avec le développement des activités aéronautiques est en plein renouveau industriel. C’est aussi une zone touristique majeure avec La Baule et le sud du Morbihan. L’aéroport actuel est situé au sud de Nantes, ce qui oblige les passagers à contourner l’agglomération et faire un long détour pour rejoindre, tant pour des raisons professionnelles que touristiques, leurs destinations finales. Les populations concernées se sont prononcées en sa faveur, tous les recours ont été jugés et les quelques agriculteurs qui devront être expropriés indemnisés. Au-delà de l’intérêt économique bien compris de la région, il en va aussi de l’autorité de l’Etat.
Autre décision attendue, l’abandon du projet incompréhensible de fermeture des deux réacteurs nucléaires de Fessenheim. Promesse de l’ancien président, heureusement non tenue, elle devrait intervenir théoriquement au moment de la mise en service de l’EPR de Flamanville, à la fin de l’an prochain, au nom du plafonnement des capacités de production inscrit dans une loi de 2014. Le premier réacteur doit être remis en service après rechargement du combustible dans les jours qui viennent et le second au début de l'année prochaine avec l’accord de l’Autorité de Sûreté Nucléaire, seule instance compétente pour se prononcer en la matière. Fermer ces deux unités reviendrait à un énorme gaspillage, à des centaines d’emplois perdus et contraindrait à indemniser, outre EDF, les électriciens allemands et suisses qui s’y approvisionnent. Est-ce que l’Etat n’a pas un meilleur emploi de ses ressources ? Et s’il faut, pour respecter la loi, compenser les nouvelles capacités entrant en service, il y a certainement d’autres unités de production nucléaire en moins bonne état que Fessenheim qui nécessitent des investissements importants et qui pourraient être fermés, sans que cela oblige l’Etat à de couteuses indemnisations et à se priver des exportations d’électricité. Il n’est pas inutile de rappeler que ces dernières années, en moyenne, EDF a contribué pour 2 milliards d’euros à notre balance commerciale et qu’il n’y a pas beaucoup de secteurs qui peuvent en dire autant.
Il est compréhensible d’avoir pour ambition de « transformer » le pays pour remédier à ses faiblesses, à son chômage persistant et à son déficit commercial. Mais il existe aussi des décisions ponctuelles qui ont des conséquences importantes et à long terme sur notre économie. Là, l’Etat ne doit pas se tromper. Les premières décisions du gouvernement vont dans la bonne direction. Pourvu que cela dure.