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Le blog d'Alain Boublil

 

La crise de la gauche

La crise que traverse aujourd’hui la gauche résulte moins du choc des ambitions personnelles que de son incapacité à définir une vision pour l’avenir de la France et à élaborer un ensemble de propositions de nature à concilier l’exigence de progrès social, qui est sa raison d’être avec le monde nouveau dans lequel le pays doit s’insérer.

Une vision se forge à partir d’une pensée. Celle-ci est le fruit d’une réflexion nourrie par des rencontres avec des personnes venues d’horizons divers tout au long d’une vie. Telle est la leçon que nous a léguée François Mitterrand et qui lui a conféré aujourd’hui la stature d’homme d’Etat. C’est cette inlassable curiosité intellectuelle qui le motivait, et non un esprit florentin cherchant à diviser ses concurrents pour asseoir son pouvoir. C’est bien cette qualité qui manque aujourd’hui à la plupart des responsables politiques de la gauche. Il n’avait pas la prétention de tout savoir. Quand il avait une conviction, il sollicitait ceux qui avaient une opinion différente pour conforter ou infirmer son jugement. Cela trouble car en France, quand, à 20 ans, vous avez passé avec succès un concours, vous n’avez plus aucun doute sur rien. L’échec de François Hollande, qu’il a reconnu en renonçant à briguer un second mandat, tient à ce qu’il n’a pas su acquérir cette stature. Il avait pourtant été élu du premier coup alors que François Mitterrand avait dû s’y reprendre à trois fois.

La diversité intellectuelle et la variété des parcours caractérisent les équipes qui le rejoindront à l’Elysée en 1981, de Pierre Bérégovoy et Jacques Attali à Paul Guimard, l’écrivain, Jeannette Laot, la syndicaliste, André Rousselet, le chef d’entreprise ou Jean Claude Colliard, le professeur de droit. On est loin de la « promotion Voltaire ». Même contraste au Parti socialiste. Entre 1971 et 1981, le débat économique, auquel se joindront Michel Rocard et Jacques Delors, est d’une exceptionnelle richesse. Le sujet est désormais au centre de la vie politique avec les crises pétrolières et la fin des « Trente Glorieuses ». François Hollande sera Premier secrétaire de 1997 à 2008, soit une année de plus que François Mitterrand. Malgré de bons résultats économiques, Lionel Jospin sera éliminé dès le premier tour en 2002. Le Parti socialiste sera alors incapable d’adapter sa pensée à un monde en plein bouleversement. Il se divise sur le référendum de 2005. Ses dirigeants n’ont pas vu venir le tournant libéral qui s’amorce en Europe. Ils restent muets face aux coûteuses acquisitions à l’étranger et aux délocalisations des entreprises françaises, à l’opposé de ce qui se passe en Allemagne. Ils prennent leurs distances avec les 35 heures et l’idée émerge que c’est le coût du travail, donc les salariés et leurs droits, qui sont les responsables de tous nos maux.  

En arrivant au pouvoir en 2012 sans avoir cherché à comprendre ce qui avait changé dans le monde, François Hollande ne s’était pas préparé, à la différence de François Mitterrand, aux fonctions auxquelles il aspirait. Il a dû faire face à une situation qu’il ne maîtrisait pas. Là est la vraie cause de son échec. La gauche ne peut gagner que si elle est rassemblée. Son projet doit s’inscrire dans une perspective européenne, il doit être animé par la recherche de la justice sociale et la prospérité du pays repose largement sur sa capacité à tirer avantage des innovations technologiques que ses entreprises doivent donc maîtriser et être capables de mettre à profit. Malheureusement, ces conditions ne sont pas réunies aujourd’hui et telles sont les véritables raisons des difficultés actuelles. En proclamant qu’il existait deux gauches irréconciliables, le Premier ministre choisi par François Hollande a plongé la gauche dans une crise dont il n’est pas sûr qu’elle puisse sortir avant longtemps. En divisant le monde syndical en faisant adopter un texte réformant le droit du travail qui avait, en outre, suscité de vives oppositions à l’intérieur de son camp, le gouvernement a ouvert une crise dont on mesure l’intensité à la veille de l’élection présidentielle et qui ne sera pas sans effets sur les élections législatives qui suivront.

Division aussi à propos de l’Europe. Ce n’est pas parce que ce projet est contesté dans sa forme actuelle, et parfois à juste titre, qu’il doit être rendu responsable des difficultés de l’économie française. Fidèle aux engagements de Jacques Delors et de François Mitterrand, la gauche française, en réanimant l’Internationale Socialiste ces dernières années aurait pu faire contrepoids aux tendances néo-libérales. Au lieu de cela, une fraction s’y est ralliée pendant que les autres se lançaient dans une opposition contraire aux idéaux de paix et de liberté qui avaient été la marque de leurs prédécesseurs. Le projet européen est devenu un facteur de division de plus. Les socialistes français ne sont d’ailleurs pas les seuls en cause. Où sont passés les successeurs de Mario Soares, de Felipe Gonzales, de Craxi ou de Willy Brandt qui avaient porté le projet ?

Les gouvernements de gauche qui se sont succédé ont été incapables de trouver les solutions permettant de rallier nos partenaires aux objectifs historiques de progrès social qui avaient été  à la base de la construction de l’Europe. Ils ont adopté des politiques économiques qui ont non seulement échoué, la politique en faveur de « l’offre », mais qui ont eu en outre pour conséquence d’accroître le rejet de l’Europe dans leur propre camp. Or les politiques de soutien de l’offre ou de la demande ne sont pas plus à gauche qu’à droite. Elles doivent être mises en œuvre en fonction d’une situation à un moment donné. Le rétablissement des marges des entreprises n’a profité qu’à leurs actionnaires en l’absence d’une demande suffisante. Face à cette impasse, la gauche croit aujourd’hui trouver une solution en mettant l’écologie au premier rang de ses préoccupations. Mais c’est une diversion pour masquer une incapacité à inventer un nouveau modèle économique adapté au monde ouvert d’aujourd’hui et confronté à des bouleversements technologiques.

Les préoccupations écologiques ne sont ni de droite ni de gauche, elles relèvent du bon sens. Mais en donner une version néo-malthusienne comme remède à tous nos maux conduira à  l’échec politique. Elles peuvent même aboutir à l’effet inverse comme l’a montré, il y a peu,l’utilisation massive du diesel à la suite du « Grenelle de l’environnement ». Le projet absurde d’abandon du nucléaire, si celui-ci est finalement adopté, aboutira au même résultat puisque tant que les technologies ne permettront pas aux énergies renouvelables d’être disponibles en permanence, et ce n’est pas demain la veille, la seule alternative sera le recours aux énergies fossiles. On en fait l’expérience cet hiver. Cela pèsera lourdement sur le pouvoir d’achat sans compter les centaines de milliers d’emplois qui seront détruits. Enfin la numérisation de l’économie avec les plates-formes qui permettent de contourner les circuits habituels de distribution peut être la meilleure ou la pire des choses. A la gauche d’inventer un cadre pour que leur utilisation n’aboutisse à la remise en cause d’un demi-siècle de progrès social.

Tout cela ne se bâtira pas dans les deux mois qui vont suivre mais au moins est-il essentiel de faire comprendre aux Français que ces questions seront placées tout en haut de l’agenda politique de la gauche si celle-ci veut surmonter la crise qui la frappe aujourd’hui.