Faire porter à François Hollande la totalité de la responsabilité du désastre industriel que représente le déclin programmé d’Alstom est injuste. Celui-ci résulte de plus de vingt ans d’erreurs stratégiques de ses dirigeants. Mais alors que Nicolas Sarkozy en 2004 avait évité à l’entreprise la faillite et lui avait donné la possibilité de rebondir, l’approbation donnée par l’Etat en 2014 à l’accord conclu avec General Electric, GE, qui n’en demandait pas tant, a constitué une erreur fatale. La fermeture de Belfort, site emblématique de l’entreprise où furent rassemblées dans le passé les activités des branches transport et énergie, risque d'être une nouvelle étape vers la disparition de ce fleuron industriel. Et quel démenti apporté à l’argumentation donnée il y a moins de trois ans suivant laquelle la branche transport pouvait parfaitement se développer seule et que la cession des activités d’énergie ne lui porterait aucun tort. C’est tout l’inverse qui se produit. Les bénéfices des autres branches ne sont plus là pour lui permettre de faire face à une chute temporaire du carnet de commandes.
Tout a commencé en 1988 avec la décision désastreuse de fusionner avec la General Electric anglaise, GEC, dont le principal actionnaire, Lord Weinstock n’était motivé que par le niveau des dividendes. La mise à l’écart de son patron emblématique, Jean-Pierre Desgeorges et son remplacement par un inspecteur des finances, Pierre Bilger, qui n’avait aucune expérience opérationnelle, ouvrit la voie à toute une série d’erreurs. GEC- Alsthom, qui avait à l’époque un « h , possédait un accord de licence avec GE américaine pour fabriquer à Belfort des turbines à gaz. Grace aux technologies, transplantées depuis sa division « moteurs d’avion », GE avait une avance sur ses concurrents. Or les équipes de GEC et de GE se détestaient, du fait d'une longue rivalité, et les Anglais, au sein e GEC-Alsthom, réussirent à créer un climat d’hostilité tel que le groupe américain dénonça l’accord de licence et racheta les activités de turbines à gaz, assurant l’avenir de cette partie du site industriel de Belfort. Incidemment, ceci qui montre bien que l’argumentation développée en 2014 suivant laquelle les activités du groupe dans l’énergie n’étaient pas séparables, ne reposait sur rien.
GEC-Alsthom, pour compenser cette cession, procéda à l’acquisition coûteuse des activités correspondantes du groupe hélvetico-suédois ABB, localisées pour l’essentiel en Suisse et en Allemagne. Entre-temps, la maison-mère de GEC-Alsthom, Alcatel-Alsthom avait décidé de se séparer de sa filiale, non sans s’être fait verser auparavant un copieux dividende, asséchant sa trésorerie. Malheureusement, l’opération se révéla être un désastre car les turbines d’ABB ne délivrèrent pas les performances sur lesquelles le vendeur s’était engagé auprès de ses clients et le groupe du verser des indemnités considérables, sans pouvoir se retourner contre le précédent actionnaire, ce qui montre à quel point l’acquisition avait été mal négociée. Mais le pire restait à venir. Les activités de construction navale traversaient un creux. Pour le cacher, le groupe maquilla ses comptes en faisant croire que les navires avaient été vendus alors que c’était le groupe qui avait octroyé des crédits à ses clients pour qu’ils les lui payent. Les banques le découvrirent et cessèrent leurs concours. L’entreprise était au bord de la faillite. Le gouvernement dut alors intervenir. Nicolas Sarkozy, durant son bref passage au ministère des finances, obtint des banques qu’elles rouvrent leurs concours et l’Etat prit une participation de 20%. Pierre Bilger démissionna et il eut l’élégance de renoncer aux indemnités auxquels il avait droit. Ce geste est suffisamment rare, parmi nos dirigeants d’entreprise, pour être salué. La construction navale et le chantier de Saint-Nazaire furent alors vendus au groupe coréen STX, l’Etat gardant une minorité de blocage. On pensait qu’avec une nouvelle équipe et la confiance retrouvée des banques, Alstom était sauvé.
Malheureusement, cela allait être de courte durée. Le cours de bourse du groupe s’étant redressé, l’Etat eut la fâcheuse idée de vouloir réaliser une belle plus-value et il revendit ses actions à Bouygues. L’intérêt du groupe de travaux publics était clair. Il comptait se placer quand Alstom gagnait un grand contrat nécessitant des travaux, pour une ligne TGV ou une centrale nucléaire par exemple. Déjà, dans les années 80, il avait cherché, en concurrence avec l’Alsthom de l’époque à prendre une participation dans l’industrie nucléaire au travers de Framatome, devenu Areva depuis. Seulement la crise financière allait passer par là, ralentissant les prises de commande et surtout faisant chuter le cours de l’action. Bouygues devrait déprécier dans son bilan son acquisition. Les pressions pour faire remonter le cours à partir de 2012 s’accentuant, les dirigeants d’Alstom proposèrent à General Electric, qui n’en demandait pas tant, de leur vendre la totalité de la branche énergie du groupe. GE était sorti de l’hydraulique et avait une activité nucléaire résiduelle, centrée sur la maintenance des réacteurs que l’entreprise avait vendus par le passé aux électriciens américains et à quelques groupes asiatiques. Quant aux énergies renouvelables, Alstom était un acteur marginal. La seule chose qui intéressait vraiment GE, c’étaient les turbines à gaz car leur position en Europe, malgré l’usine de Belfort, était marginale et il y avait là une occasion unique de se renforcer.
Les gouvernements de Jean-Marc Ayrault et de Manuel Vals firent preuve de faiblesse alors que l'Etat s’était doté des moyens de bloquer partiellement la transaction en soumettant à autorisation les investissements étrangers dans les secteurs stratégiques, dont les activités nucléaires faisaient à l’évidence partie. Ils cédèrent aux pressions de Patrick Kron et peut-être de Bouygues, intéressés par les milliards qui allaient rentrer dans les caisses de l’entreprise, faisant remonter le cours et lui permettant de verser un dividende exceptionnel. Mais, contrairement à tout ce qui a été affirmé à l'époque, Alstom n'a pas été renforcé pour autant : un simple ralentissement des prises de commandes l’oblige à fermer un site névralgique car il ne dispose pas des ressources des autres branches pour passer un moment difficile. Cette situation ne peut que s’aggraver car la taille de l’entreprise, face à Siemens et aux géants chinois, sera un handicap insurmontable dans l'avenir. Et le fait que Bouygues ait prêté temporairement sa participation à l'Etat, n'y change rien
Alors qui sont les responsables de cet échec ? D’abord les dirigeants successifs d’Alstom, et à l’origine, de sa maison-mère Alcatel-Alsthom. Ensuite les dirigeants politiques. Si Nicolas Sarkozy ministre des finances a vu juste, ses successeurs ont eu tort de revendre la participation de l’Etat sans s’assurer que l’entreprise avait acquis la solidité et adopté des options stratégiques qui assureraient sa pérennité. Quant aux dirigeants actuels, ils ont fait preuve soit de naïveté, soit d’incompétence. En imaginant bâtir une solution concurrente avec Siemens, évidemment impossible à mettre en œuvre du fait des règles européennes, ils ont perdu toute crédibilité. En cédant devant les arguments de Patrick Kron, alors qu’il était possible de bâtir avec GE une transaction limitée aux turbines à gaz et à charbon, ils montraient qu’ils étaient bien incapables de traduire dans les faits leur discours sur le « made in France ».