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Le blog d'Alain Boublil

 

Energies fossiles : l'abondance inattendue

Tous les ans, le groupe BP publie des statistiques qui font autorité et qui retracent, pays par pays, l’évolution depuis dix ans de la production et de la consommation de chaque type d’énergies. L’édition de cette année apporte la confirmation d’un phénomène qui renverse complètement les prévisions pessimistes des trente dernières années. On  pourrait même remonter aux travaux du club de Rome, suivant lesquelles les ressources de la planète étant limitées, il fallait s’attendre à gérer leur rareté, particulièrement en ce qui concerne le pétrole et le gaz naturel. Le charbon était provisoirement épargné par ces analyses mais le même raisonnement devrait tôt ou tard lui être appliqué. Les chiffres publiés par BP sur les dix dernières années montrent à quel point tout ceci était faux. Et les conséquences tant économiques qu’environnementales de cette nouvelle situation sont importantes.

Entre 2005 et 2015, la production de pétrole est passée de 81,9 à 91,7 millions de barils/jour, soit une augmentation de 11,7%. Pour le gaz naturel et le charbon la hausse est deux fois plus forte, respectivement 26,8% et 26%. Mais la production de charbon est passée par un pic en 2013 et diminue légèrement depuis, non du fait de l’épuisement des gisements mais à cause de la concurrence du gaz naturel dans la production d’électricité. Contrairement à ce qu’on lit souvent, cette situation n’est pas liée uniquement à la révolution américaine du pétrole et du gaz de schiste. La production pétrolière de ce pays, grâce aux nouvelles technologies d’extraction du pétrole, a bien connu un rebond spectaculaire à partir de 2008 et a atteint en 2015 12,7 millions de b/j, alors qu’elle stagnait auparavant autour de 6,8 millions de b/j. Elle a ainsi rejoint le niveau de l‘Arabie saoudite. La croissance ne devrait pas s’arrêter car le Congrès a donné l’autorisation d’exporter du pétrole brut à la fin de l’année dernière. Jusque là, les capacités de raffinage étant saturées, les producteurs étaient bloqués. Cette contrainte est désormais levée. Même rebond pour le Canada qui a connu une croissance du même ordre. Les tensions au Moyen-Orient n’ont pas empêché la production de se maintenir, sauf en Lybie où la guerre civile a provoqué une chute de 65% de la production. Mais le retour de l’Iran sur le marché va compenser la diminution des exportations libyennes. La production  s’accroit aussi, comme au Brésil, ou se maintient partout sauf en mer du Nord où là, c’est vrai, les gisements s’épuisent.

La situation est encore plus spectaculaire pour le gaz naturel, qui bénéficie en outre d’une demande particulièrement forte des pays qui, confrontés à des niveaux de pollution insupportables, comme en Chine, ou désirant réduire leurs émissions de CO2 comme aux Etats-Unis, basculent leurs unités de production d’électricité du charbon vers le gaz naturel. Ainsi, pour la première fois, en 2016, la production électrique américaine au gaz dépassera celles des centrales à charbon. En Chine, la consommation de gaz naturel est passée de 48 milliards de m3 en 2005 à 197 milliards en 2015. Il est prévu qu’elle approche 300 milliards en 2020. Ces mouvements sont encouragés par l’abondance de la ressource et par son prix très compétitif, puisqu’il est lié, sur certains marchés à celui du pétrole. Sur ce point, il convient de chasser deux autres idées fausses. Le prix du pétrole serait anormalement bas. Si on observe les trente dernières années, on constate qu’après le pic du second choc pétrolier, en 1978, et pendant  environ six ans, le prix du baril était resté en moyenne autour de 30 $. Puis à partir de 1986, il est redescendu et, jusqu’en 2004, il a fluctué entre 15 et 25$. Le décalage entre les investissements nécessaires pour mettre en service de nouvelles capacités et la croissance de la demande, émanant pour une bonne part de Chine, a provoqué alors une très forte hausse des cours qu’on a attribuée, à tort, à l’arrivée de cette rareté tant attendue. Les théoriciens du « peak oil » ont alors relevé la tête. Mais la géologie et la technologie ont repris le dessus et les prix sont retombés, l’OPEP perdant à cette occasion tout pouvoir sur le niveau des prix. C’est ce que nous vivons aujourd’hui.

La seconde erreur consiste à penser que ces nouvelles techniques, à l’origine du « shale boom », ne font que retarder les échéances et que la situation actuelle est une parenthèse. C’est faux à un double titre. D’abord la production américaine est très loin d’avoir atteint son maximum, notamment pour le gaz naturel. Mais surtout, personne ne peut croire qu’il n’y ait pas de gisements analogues ailleurs dans le monde. L’Amérique latine, la Chine et bien sûr la Russie, avec les plaines immenses de Sibérie, ont des ressources analogues. Elles ne sont pas encore exploitées parce que le marché est en excédent ou parce que l’exploitation, dans ces pays, des gisements conventionnels est jugée prioritaire. Le niveau actuel des prix est donc  là pour longtemps. Fonder une politique, pour un Etat ou une stratégie, pour une entreprise, sur d’autres hypothèses ou sur un épuisement des ressources, conduira inévitablement à l’échec.

Cette abondance des énergies fossiles est aussi une excellente nouvelle pour la lutte contre les émissions de CO2. La conversion des unités de production d’électricité du charbon vers le gaz, permise par l’évolution des prix, et ce même si les prix du charbon baissent, permettra une réduction des émissions beaucoup plus rapide, l’exemple américain le montre, que celles obtenues par les politiques volontaristes en faveur des énergies renouvelables. Celles-ci sont, par nature, intermittentes donc subventionnées et coûteuses. Il existe des cas particuliers, les grands déserts d’Asie ou d’Afrique saharienne, par exemple, ou encore une partie de l’Inde où ces solutions ont tout leur sens et où les investissements permettront de satisfaire la demande croissante d’électricité. Mais, dans les pays développés, qui sont de très gros émetteurs de CO2, elles sont rarement à la hauteur des enjeux. De la même façon, l’isolation des bâtiments, la construction d’immeubles ou de maisons à « énergie positive » vont évidemment dans la bonne direction mais ne jouent que sur des niveaux infimes d’émission puisque c’est tout le parc qui est en cause et pas seulement la construction neuve, qui représente à peine chaque année 1% de ce parc, donc de la consommation d’énergie. Et les incitations financières pour en améliorer les performances n’ont pas, jusqu’à présent, atteint leur objectif.

Le paradoxe de cette situation, c’est que tout le monde semble avoir compris le changement qui s’est opéré sur les marchés des énergies fossiles, sauf l’Europe qui continue à privilégier le charbon pour protéger les producteurs allemands et polonais. En désorganisant le marché  à certains moments de l’année, quand les conditions climatiques sont favorables, Bruxelles, sciemment ou non a affaibli les producteurs d’électricité et a rendu plus difficile leur mutation vers un mix électrique moins émetteur de CO2. Et en bloquant, là encore sous l’influence de l’Allemagne, la relance du marché du carbone, l’Europe s’est privé d’un moyen efficace d’inciter les agents économiques à adopter des comportements en ligne avec les exigences environnementales. Devant de telles contradictions, et ce n’est qu’un exemple, il ne faut pas s’étonner que les peuples deviennent de plus en plus sceptiques sur les bienfaits du projet européen.