Vous n’êtes pas encore inscrit au service newsletter ?

Inscription

Se connecter

Mot de passe oublié? Réinitialiser!

×

AB 2000 Site d'analyse

Le blog d'Alain Boublil

 

La vieille Allemagne

L’Allemagne vieillit. Et cela a des conséquences sur toute l’Europe car ses besoins en investissements publics sont moins pressants, son engagement en faveur de l’environnement, malgré les apparences, moins réel et surtout ses exigences relatives à la rémunération de l’épargne plus élevées. Au moment où, en France, on s’émerveille devant la jeunesse et l’ouverture d’esprit de notre ministre de l’Economie, -mais cela durera-t-il ? -, en Allemagne, on continue à faire confiance à Wolfgang Schäuble, 74 ans, qui défend au mieux les intérêts de sa classe d’âge.

L’Allemagne a imposé avec succès jusqu’à présent son modèle, grâce à une stratégie mercantiliste qui ne date pas d’hier. Il y a plus d’un siècle, un jeune stagiaire à l’ambassade de France à Londres, la décrivait en ces termes : « une action douce ou brutale, générale, continue, est étendue à tous les points du monde par tous les points de l’Allemagne pour faire revenir le maximum de richesse de tous les points du monde vers tous les points de l’Allemagne ». Et Paul Valéry poursuivait, car c’est de lui qu’il s’agit, « une discipline naturelle relie l’action individuelle allemande à l’action du pays entier, et ordonne les intérêts particuliers, de sorte qu’ils s’additionnent et se renforcent mutuellement, au lieu de se diminuer et de se contrarier ensemble ». Qui pourrait prétendre que ces propos ne sont pas d’une étonnante actualité et que ces observations n’expliquent pas mieux que tout discours sur la compétitivité et le coût du travail, la réussite commerciale du pays et la place de leader qu’il occupe aujourd’hui en Europe ? Un  tiers des Français pensent que le chômage, c’est la faute aux patrons, un autre tiers, la faute aux salariés et le reste, la faute à l’Europe. Et s’ils se trompaient tous ? Et pourquoi, en France, ne ferait-on pas lire, à tous les étudiants en 1ère année d’études  d’économie, et même aux lycéens, ce passage de « la Conquête méthodique » qui fut réédité en 1925 ?  

Seulement, ce modèle a atteint sa limite qui s’appelle le vieillissement. A partir de critères élaborées il y a 20 ans, c'est-à-dire dans un autre monde, l’Allemagne fait aujourd’hui figure de meilleur élève de l’Europe, ses comptes publics sont excédentaires et son chômage est au plus bas. Mais ces résultats sont moins le fruit de comportements vertueux que la conséquence du déclin démographique du pays. Moins d’enfants, cela veut dire moins de consommation et des dépenses publiques en baisse, l’éducation ou les allocations familiales par exemple. Moins de jeunes en âge de travailler, cela se traduit par une nécessité moins urgente de créer des emplois. Un faible taux de chômage, c’est encore moins de fonds  pour l’indemnisation et de nouvelles économies sur les transferts sociaux. Mais c’est aussi une croissance de plus en plus faible, néanmoins suffisante pour satisfaire une population en baisse.

Seulement l’Allemagne n’est pas seule en Europe. Le faible dynamisme de son économie pèse sur ses voisins qui, eux, n’ont pas du tout les mêmes contraintes en matière de finances publiques, car leur population augmente, et les mêmes exigences de croissance, car leurs jeunes ont besoin de trouver des emplois. Or les règles budgétaires, d’après le traité signé à Lisbonne à la fin de l’année 2007 et entré en vigueur le 1er décembre 2009, sont uniformes et les pays en déficit, en partie à cause de la faible croissance, ne disposent plus de l’instrument budgétaire pour soutenir leurs économies. Reste alors, comme arme de dernier ressort, la politique monétaire.

La Banque Centrale Européenne fut créée par Traité de Maastricht en même temps que l’euro. Ses statuts garantissent son indépendance et c’était une exigence allemande. Son mandat, c’est de veiller à la stabilité des prix, autre exigence allemande. Elle peut soutenir la croissance et l’emploi, tant que cela n’affecte pas la stabilité des prix. A l’époque, la philosophie des statuts  était restrictive. La BCE, c’était le gendarme de l’Europe car personne n’imaginait une situation où l’inflation aurait quasiment disparue et qu’il faudrait agir pour que les prix augmentent et atteignent la définition adoptée par tous, à savoir une hausse inférieure, mais proche de 2%. Tout à changé en vingt ans, à la suite mais pas uniquement, de la crise financière. La stagnation des prix en Europe est allée de pair avec la stagnation de la croissance qui résultait de l’effet dépressif sur ses voisins de l’économie allemande et de l’impossibilité, du fait des règles européennes, de relancer par la voie budgétaire. La BCE a donc du se substituer aux Etats et a lancé une politique expansionniste sans précédent en Europe avec des rachats massifs de dettes publiques, et maintenant privées, et une baisse des taux d’intérêt.  

Cette politique est aujourd’hui violemment critiquée par l’Allemagne, et pas seulement par son ministre des Finances. Apôtres il y vingt ans de l’indépendance de l’institution, les dirigeants allemands ne se privent plus de chercher à influencer ses décisions, pour l’instant sans succès, car cette politique affecte la rémunération de leurs épargnants et surtout met en péril leurs systèmes de retraite qui fonctionnent sur la base de prestations définies à l’avance. Or les prélèvements passés étaient calculés sur un certain niveau de taux d’intérêt, que les taux actuels ne permettent plus de servir, ce qui va, dans un premier temps mettre en difficulté les institutions financières qui gèrent le système et à terme l’Etat qui devra intervenir en cas de crise. Surtout, cette politique est très impopulaire auprès de la masse croissante de retraités qui y voient une menace sur leur niveau de vie.

L’Allemagne se trouve dans la situation de l’arroseur arrosé. A force d’imposer à ses voisins des politiques restrictives, de jouer au bon élève alors que ses faiblesses structurelles sont patentes, le pays a contraint une institution qui avait été conçue à l’origine pour protéger ses intérêts, à mener une politique qui va directement à l’encontre de ceux-ci. Mario Draghi, pour l’instant, tient bon. Mais il ne faut pas croire que la pression allemande va se relâcher, car le système bancaire allemand est bien moins solide qu’on ne le dit. Le réseau des « Sparkasse » est fragilisé car il a besoin, pour financer l’économie, des dépôts des épargnants, lesquels sont affectés par la baisse des taux d’intérêt. Son organisation, qui ressemble à notre millefeuille territorial, est lourde et génère des coûts élevés. Et les grands assureurs allemands vont devoir, tôt ou tard, intégrer dans leurs comptes des provisions reflétant leur difficulté à honorer les niveaux de retraite promis.

La prochaine crise européenne ne viendra ni de la Grèce, ni des migrants mais de l’impasse dans laquelle se trouve Berlin du fait de son déficit démographique et de la faiblesse de son système bancaire. Ses succès industriels, malgré les scandales, ne suffiront plus pour masquer ces réalités. Il faut que les dirigeants français en prennent conscience pour, peut-être avec leurs partenaires italiens, prévenir les difficultés futures et convaincre Angela Merkel que nous en sommes conscients  mais que leur résolution ne saurait venir d’une remise en cause de l’indépendance de la BCE. L’Allemagne doit accepter une modification des règles de Lisbonne pour tenir compte des différences démographiques entre les pays, et  procéder aux « réformes structurelles » qui permettront au pays d’être vraiment une économie modèle, au lieu de s’enfoncer dans un vieillissement irréversible et préjudiciable à toute l’Europe.