Les déclarations du président de la République ne correspondent assurément pas au ressenti des Français, comme en témoignent toutes les études d’opinion. Scepticisme après son émission et mécontentement grandissant de la population se traduisent par des intentions de vote très défavorables à la gauche pour l’élection de 2017. Certes, les sondages se trompent souvent lorsqu’ils mesurent l’état de l’opinion un an avant l’échéance mais l’ampleur du rejet est, cette année, sans précédent. Et la situation économique du pays en est la raison.
Alors, comment va la France ? Les résultats de ces dernières semaines montrent que la quasi-stagnation que nous connaissons depuis 2012 a laissé place à une timide reprise de la croissance. Mais celle-ci n’est pas suffisante pour produire des effets significatifs sur le chômage, seul critère susceptible de changer le « ressenti » des Français. De plus, elle n’est pas due à la politique économique suivie qui persiste à concentrer ses moyens sur des cibles inappropriées. Les estimations relatives au 1er trimestre 2016 devraient être connues d’ici la fin du mois et il est peu vraisemblable qu’elle donne un signal suffisant pour convaincre les agents économiques qu’un véritable changement est en cours.
Les résultats du commerce extérieur depuis six mois sont d’autant plus décevants que l’action gouvernementale avait ciblé en priorité l’amélioration de la compétitivité de notre économie. Force est de constater que la contribution de nos échanges commerciaux à la croissance a été négative sur cette période et que, selon toute vraisemblance, cette situation a perduré durant le premier trimestre de cette année. Les chiffres du mois de février sont particulièrement alarmants avec un déficit qui repasse la barre des 5 milliards, alors même que les prix des hydrocarbures importés connaissaient alors une nouvelle et forte baisse et que le maintien de l’euro à un niveau faible par rapport au dollar aurait du finir par stimuler nos exportations. Celles-ci sont stagnantes mais nos importations de produits industriels au contraire progressent fortement, le déficit de la branche automobile, pour ne citer que celui-là, atteignant un niveau record. Les constructeurs nationaux maintiennent à peine leur part de marché, mais les conséquences de leur stratégie de délocalisation, menée surtout par Renault depuis quinze ans, pèsent lourd.
Ce qui est plus alarmant, c’est que l’amélioration des marges des entreprises ne s’est pas traduite, comme l’espérait le gouvernement, par une reprise suffisante de l’investissement, qui retrouve difficilement le niveau atteint en 2011 dans un contexte pourtant favorable avec la baisse des taux d’intérêt. Les entreprises ont préféré se désendetter ou ont versé des dividendes à leurs actionnaires avec les économies d’impôt octroyées par l’Etat avec le CICE et la baisse des coûts de production enregistrés grâce à la chute des prix des matières premières. On observe aussi un des effets pervers de la politique de la BCE. Avec des taux presque nuls, les investisseurs se retournent vers les actions en fonction des dividendes offerts, pour améliorer le rendement offert à leurs clients. L’intérêt des dirigeants est donc de répondre à cette demande nouvelle, au besoin en procédant à des rachats d’actions et en les annulant, ce qui fait monter mécaniquement les cours et accessoirement leur rémunération puisqu’ils sont souvent payés en titres. L’amélioration des marges, au lieu de faciliter les investissements sert donc à mieux rémunérer dirigeants et actionnaires. Ce n’était pas le but recherché.
Les ménages, qui ont accumulé une épargne considérable ces dernières années, continuent de le faire : leur taux d’épargne financière a atteint un record au 4ème trimestre 2015. Ils recommencent à s’intéresser à l’acquisition d’un logement afin de profiter de taux à long terme très bas et de la concurrence entre établissement financiers, qui espèrent ainsi fidéliser leurs clients ou en acquérir de nouveaux. C’est peut-être le seul signal vraiment positif qui ressort de l’économie française depuis le début de l’année. Les mises en chantier, et surtout les permis de construire délivrés, qui constituent un bon indicateur avancé, sont en hausse, pour le première fois depuis cinq ans.
A l’inverse, les investissements publics reculent. L’achèvement de plusieurs grands chantiers et la pression budgétaire sur l’Etat et les collectivités locales ont provoqué une baisse de 2% en 2015 et la situation n’a aucune chance de se redresser en 2016. Dernier facteur négatif, les chiffres de la croissance du second semestre 2015 avaient été gonflés par l’augmentation des stocks des entreprises et même des ménages qui avaient anticipé leurs achats de fuel domestique dans la crainte d’une hausse. Ce phénomène risque de s’inverser en début d’année et va donc, lui aussi, peser sur les résultats.
Le chiffre clé, autant du point de vue des Français qui y sont sensibles et cela se comprend, que du président de la République qui en a fait un critère de succès pour son mandat, c’est celui du chômage. Les données mensuelles sont, par nature, volatiles. Et même si, certains mois le nombre de demandeurs d’emploi a baissé, et baissera parfois encore dans les mois qui viennent, il est hautement improbable que d‘une année sur l’autre, on assiste à une diminution significative. Et même si cela était le cas, l’argument politique serait à manier avec une infinie prudence car l’opposition ne manquerait pas de souligner que sur la période 2012-2017, le nombre de demandeurs d’emplois s’est accru d’au moins 600 000 et qu’il est difficile, pour le moins de considérer que c’est un succès.
L’examen de l’évolution des effectifs salariés est plus rassurant : ils ont augmenté d’environ 60 000 au cours de l’année 2015, comblant à hauteur d’un tiers la chute observée depuis le printemps 2012. C’est très insuffisant pour enrayer la montée du chômage du fait du solde démographique, évalué à environ 150 000 personnes, entre arrivants sur le marché du travail et ceux qui partent en retraite chaque année. Et c’est ce qui explique la hausse du nombre de demandeurs d’emplois. A l’inverse, par exemple en Allemagne, un solde négatif d’environ 100 000 depuis des années explique le taux de chômage très faible de notre voisin. Mais la principale leçon de l’évolution de l’emploi en France, c’est que sans croissance, il n’y a pas de baisse du chômage possible.
Malheureusement, la politique de compétitivité et de dévaluation menée depuis quatre ans, on le voit avec les chiffres du commerce extérieur et de l’investissement, n’a pas donné les résultats escomptés puisque ces deux composantes de l’économie ont joué un rôle plutôt négatif. Pour que la France aille vraiment « mieux », et que cela ait, enfin, un impact sur l’emploi, il va falloir actionner d’autres leviers, le pouvoir d’achat et l’investissement public. De premiers signes apparaissent dans les décisions récentes. Elles sont qualifiées de « cadeaux pré-électoraux ». C’est peut-être vrai et leur seul tort est de venir bien tard. La baisse significative et durable de la charge de la dette publique (4,4 milliards annoncée par le gouvernement par rapport à la loi de finance initiale pour cette année), offre des marges de manoeuvre. Les taux d’intérêt très bas offrent aussi de multiples opportunités pour financer des projets utiles et créateurs d’emploi. Pourquoi ne pas en profiter ?
Le temps presse. L’environnement international est bien plus favorable qu’on ne le dit. La catastrophe chinoise n’a pas eu lieu. Les marchés financiers sont stabilisés. Pour donner plus de souffle à l’économie française et lui permettre de remonter la pente, des nouveaux choix doivent être faits. C’est maintenant ou jamais pour le gouvernement.