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Le blog d'Alain Boublil

 

Loi travail : les erreurs

Rarement un projet de loi aura donné lieu, avant même qu’il ne soit formalisé, à autant de controverses théoriques et de réactions passionnées. Deux groupes d’économistes se sont affrontés au travers de tribunes dans la presse, mettant chacun en avant le prestige des signataires, un prix Nobel, Jean Tirole, favorable au projet, et l’auteur d’un best seller, Thomas Piketty, qui, lui, y était hostile.

Pour les premiers la protection, qu’ils jugent excessive, des salariés est contreproductive et  directement à l’origine du chômage. La modernité ne va plus de pair avec le progrès social. Pour les seconds, c’est la croissance insuffisante, résultant des choix économiques, qui est responsable de la situation. Chacun y va de ses comparaisons internationales, sans que personne ne songe à approfondir avec rigueur les caractéristiques des pays cités en exemple. Le seul point d’accord, c’est que depuis 1973, le chômage a fortement progressé en France. L’emploi est devenu le principal enjeu politique et économique du pays, au point que le Président de la République en a fait le critère de la réussite de son mandat et la condition qu’il s’est imposé à lui-même pour se représenter.

La gauche au pouvoir a, chaque fois, contribué au progrès social : les congés payés en 1936, la Sécurité Sociale en 1945, la retraite à 60 ans, entre autres mesures, en 1981, la semaine de 35 heures en 1998. Une loi préparée par un gouvernement socialiste, puis votée qui remettrait en cause la protection des salariés, au travers de leur contrat de travail, la durée du travail et la rémunération des heures supplémentaires, constituerait un évènement sans précédent. On peut se demander aussi pourquoi, si ces mesures sont aussi évidentes, les gouvernements de droite qui s’étaient succédé avant pendant dix ans, ne les ont pas prises.  

Les créations d’emploi résultent d’abord de la croissance de l’économie. Mais ce n’est pas suffisant pour faire baisser le taux de chômage qui dépend, en plus, de facteurs structurels comme la démographie, la substitution capital-travail générée par l’innovation, l’évolution de la durée du travail et le contexte sociétal plus ou moins favorable au partage du travail. Les exemples étrangers, et notamment le cas allemand avec sa démographie déclinante et sa préférence pour le temps partiel, sont difficilement transposables en France et de peu de secours pour trouver des solutions efficaces.     

Les propositions du groupe animé par Jean Tirole reposent sur un raisonnement : le contrat de travail est trop protecteur. Il faut créer un contrat unique qui sera, avec le temps, de plus en plus « protecteur ». C’est le modèle de l’Education Nationale avec les avantages liés à l’ancienneté. Les signataires du texte ne doivent pas avoir beaucoup travaillé dans une entreprise, car ce qui fait le succès, c’est précisément l’audace, l’imagination et le risque. Si les salariés sont directement incités à ne jamais en prendre pour ne pas déplaire et rester le plus longtemps possible à la même place, on a du mal à croire que cela conduira aux succès et aux embauches. Cherche-t-on une fonctionnarisation de l’économie, ce qui semble paradoxal, vues les idées très libérales de ces économistes ? L’incitation aux heures supplémentaires est tout aussi contreproductive. Ce qui importe, c’est que l’entreprise puisse s’ajuster facilement en fonction de son carnet de commandes, à la hausse comme à la baisse, par le biais des heures supplémentaires ou du chômage partiel. La France, en 2007, avait choisi d’encourager les heures supplémentaires en les défiscalisant. L’Allemagne, dès que la chute d’activité est apparue, en 2008, a adopté des mesures pour encourager le chômage partiel, ce qui a permis aux entreprises de garder leurs salariés, sans surcoût, excessif, dans la perspective de la reprise et à ceux-ci de conserver leur emploi, de payer leurs échéances et de continuer à consommer. Elle est là, la vraie flexibilité et non dans la faculté de licencier. Plus généralement, dans une société où la sécurité économique, qui seule permet de louer un logement ou de contracter un crédit, est ancrée dans nos règles, l’insécurité sociale n’est certainement pas le remède pour relancer la croissance et l’emploi.

Les analyses du groupe représenté par Thomas Piketty sont plus conformes au mode de fonctionnement des entreprises, mais incomplètes. La personne la plus importante de l’entreprise, avait coutume de répéter François Michelin, c’est le client. Sans client, pas d’emploi. Donc, sans croissance, pas de réduction du chômage. Mais si la condition est nécessaire, elle n’est pas suffisante. La hausse du chômage n’a pas été depuis 1975 un phénomène continu. A trois reprises, les créations d’emplois ont été substantielles, entre 1988 et 1991 (750 000), entre 1997 et 2002, c’est un record, avec 1,85 millions d’emplois salariés de plus, et entre 2004 et 2008 avec près de 450 000 postes créés. Le droit du travail, qui, dans ses grands principes, n’était pas différent du droit actuel, n’y a pas fait obstacle. Ce qui importe, c’est de créer un cercle vertueux  en inversant les tendances dépressives de tous ceux qui se sentent menacés et qui contribuent par leur comportement à bloquer la reprise. C’est là où la réduction du temps de travail peut avoir un rôle stratégique.

L’innovation n’a aucune chance de s’essouffler. La révolution numérique gagne tous les secteurs, et notamment les services qui étaient jusqu’à présent les principaux créateurs d’emplois. Mais les robots ne se limiteront plus à la production industrielle. On imagine même au Japon les utiliser pour servir dans les restaurants. Les agences bancaires ferment, les bureaux de poste sont devenus des « self-services » et il n’y a presque plus d’agents dans les stations de métro. Imaginer que les nouvelles technologies, au demeurant indispensables et où la France a montré ses compétences, vont créer suffisamment d’emplois pour compenser ceux qui auront été détruits, est aussi irréaliste que de croire que l’industrie des machines agricoles a donné du travail à tous ceux qui avaient été forcés à l’exode rural.

Le retour de la croissance et de la confiance qui va avec, ne suffira pas à réduire le chômage. Il faut l’accompagner, et c’est ce qui est absent dans les analyses du groupe de Piketty, d’un nouveau pacte social sur la durée du travail. Entre 1997 et 2002, la croissance est revenue grâce à un environnement international aussi porteur qu’aujourd’hui : baisse très sensible de l’euro, taux d’intérêt réels faibles, prix du pétrole autour de 25 dollars le baril. Mais si la vague de créations d’emplois a alors atteint cette ampleur, c’est aussi grâce aux 35 heures, dont le principe fut négocié par Dominique Strauss-Kahn avec la CFDT pour que la centrale syndicale soutienne la gauche après la dissolution de 1997. Que l’on conteste la méthode suivie à l’époque est légitime : absence de concertation, application brutale et systématique, notamment dans le secteur public. Mais faire l’impasse sur sa contribution passée et sur les avantages que l’on pourrait en tirer sur le plan économique est incompréhensible.  

Le projet de loi sur le travail repose sur une erreur : croire qu’en remettant en cause des avantages sociaux, on résoudra le problème du chômage. L’histoire peut pardonner les erreurs. Mais le texte traduit aussi un reniement en s’attaquant, de façon détournée, à la durée du travail, à des fins politiciennes. Ressusciter la querelle des deux gauches, l’une passéiste, l’autre moderne, « sociale-libérale », est beaucoup moins pardonnable.