Ce chiffre, qui vient d’être publié par le ministère du développement durable, est passé complètement inaperçu. Les commentaires se sont concentrés sur la démission du directeur financier d’EDF, Thomas Piquemal, et sur les risques associés à la construction de deux centrales nucléaires à Hinkley Point, en Angleterre. Ces questions sont pourtant bien plus liés qu’on ne le croit. Mais il ne faut surtout pas le dire !
Nos exportations d’électricité sont en hausse de 10% sur l’an dernier et si l’on retranche les importations, le solde s’élève à 2,3 milliards d’euros, en hausse de 7,1%. C’est l’une des meilleures contributions sectorielles à notre balance commerciale, du même ordre de grandeur que l’ensemble de l’industrie pharmaceutique, qui est considérée, à juste titre, comme l’un de nos points forts. Alors pourquoi n’en fait-on jamais état ? A cause du tabou nucléaire. Nous exportons autant d’électricité grâce au bon fonctionnement de nos centrales, à l’amélioration de leur taux de disponibilité et à leur compétitivité. Nous pourrions même en exporter davantage si nous accroissions nos capacités de production. Il faut aussi chasser deux idées reçues : l’âge d’une centrale n’affecte ni sa sûreté, du moment qu’une autorité indépendante et compétente la vérifie régulièrement, ni ses coûts de production puisque ceux-ci intègrent les charges d’amortissement et de démantèlement qui seront d’autant plus faibles chaque année que la durée de vie de la centrale aura été plus longue.
Autre idée reçue, les énergies renouvelables, éoliennes et solaires, constitueraient une alternative à la production nucléaire. C’est ce que l’Allemagne veut faire croire avec l’ « energiewende ». L’effort d’investissement a été supporté par les ménages qui payent leur électricité presque deux fois plus chère qu’en France. Les entreprises bénéficient, elles, de tarifs réduits. Mais les énergies renouvelables sont intermittentes : lorsqu’il n’y a ni soleil (la nuit) ni vent (l’été), et que l’on a besoin d’électricité, il faut bien des centrales électriques. La fermeture des centrales nucléaires allemandes se traduira par l’augmentation de la consommation de charbon et, ce qui est encore pire, de lignite. L’Allemagne a des taux d’émission de CO2 aussi élevés pour cette raison et ne parvient pas à les réduire de façon significative. La fermeture des dernières centrales nucléaires prévues d’ici 2022, risque d’aggraver encore cette situation.
Les pays qui investissent le plus dans les renouvelables, outre l’Allemagne, comme la Chine, l’Australie ou le Danemark, sont ceux qui ont la consommation de charbon la plus élevée. Ils ne réduisent pas leurs émissions de CO2 : les renouvelables ne servent qu’à compenser les excès résultant de la combustion du charbon. La seule exception significative à ce mouvement vient des Etats-Unis : la baisse de la consommation de charbon ne provient pas du développement, réel, des énergies renouvelables, mais de la substitution en faveur du gaz, consécutive à la révolution du gaz de schiste. Dans de nombreux pays, les choix énergétiques sont aussi liés à des considérations politiques. En Allemagne, le cocktail charbon-éoliennes permet de conforter la CDU dans les länder de l’Est où sont situées les mines et de limiter la montée des Verts, qui ont pourtant conservé, lors des dernières élections, le länder du Bade-Wurtemberg, situé en face de Fessenheim, ce qui explique la virulence des mouvements allemands réclamant la fermeture de la centrale.
Le Royaume-Uni a fait le choix inverse et veut fermer ses dernières mines de charbon d’ici 2025. C’est pour cela que le gouvernement conservateur a décidé de relancer sa production nucléaire avec plusieurs projets, dont celui de Hinkley Point où deux EPR doivent être construits. Mais, et c’est une démarche typiquement britannique, on demande au constructeur de financer les centrales. Le pays préserve son indépendance et sa sécurité d'approvisionnement en électricité, à condition que ceux qui seront chargé de la lui garantir, la lui offre, où, à tout le moins, prennent à sa charge, tous les risques associés au projet. Dans le passé, quand nous « exportions » notre savoir-faire nucléaire, nous étions payés. Ce fut le cas en Afrique du sud, en Corée et bien sûr en Chine, même si parfois, EDF conservait une participation très minoritaire dans la centrale et participait à son exploitation. A Hinkley Point, ce n’est plus du tout cela. EDF n’exporte pas une centrale nucléaire, elle la finance et la construit sur place pour ensuite l’exploiter, prenant à sa charge non seulement les risques liés à la construction, et l’expérience finlandaise ou les retards de Flamanville devraient inciter à la prudence, mais aussi ceux liés à l’exploitation, avec les tarifs. On comprend ainsi mieux les débats qui ont eu lieu chez EDF et la démission de son directeur financier.
Mais on s’explique mal les pressions de l’Etat en faveur du projet, surtout après des années de stigmatisation du nucléaire par toute une partie de la gauche. Quel est l’intérêt de cette opération pour l’économie française ? Il y a peut-être le symbole pour les relations entre la France et l’Angleterre, dans le contexte du Brexit qui fait d’ailleurs peser un risque supplémentaire sur le projet. En face, les retombées économiques sont faibles car les 23 milliards engagés par EDF serviront surtout à créer des emplois en Angleterre. A part les quelques centaines d’ingénieurs français qui conduiront sur place les travaux, tout le reste sera effectué par des entreprises locales. On parle même de faire fabriquer les pièces lourdes, et notamment les cuves, au Japon du fait des doutes qui pèsent sur la sûreté de celles produites en France. On attend encore la certification de l’Autorité de sûreté pour celle de Flamanville. S’il s’agit de donner du travail aux équipes d’ingénierie, voire aux usines d’Areva ou de General Electric qui a repris les activités d’Alstom, pourquoi ne pas construire ces deux EPR en France et exporter une partie de l’électricité produite vers l’Angleterre et dans toute l’ Europe, qui en aura bien besoin avec la fermeture des usines belges et allemandes ?
C’est là où l’on mesure toute l’incohérence, pour ne pas dire plus, de la position de l’Etat. D’un côté, on rechigne à accorder à EDF le droit d’accroître la durée d’amortissement de ses centrales. On fait voter en même temps une loi plafonnant la production et les capacités nucléaires en France, mais qui suppose que la durée de vie des centrales dépasse 40 ans. En plus, le gouvernement fait pression sur l’entreprise pour qu’elle construise, avec le coût et les risques associés, des centrales en Angleterre. Au lieu de cela nous pourrions fort bien utiliser ces 23 milliards à accélérer la modernisation du parc et, pourquoi pas, à accroître les capacités d’EDF, à Penly, par exemple.
Ainsi, au lieu que ce soit du charbon allemand ou polonais qui couvre le déficit provoqué par les fermetures en Allemagne et en Belgique, ce serait de la production électrique « made in France ». Les derniers chiffres du commerce extérieur montrent que nous en sommes capables, sur un marché très concurrentiel, tout en maintenant un prix de l’électricité favorable au pouvoir d’achat des ménages. C’est aussi cela, la compétitivité. Et ce serait bon pour l’emploi.