Il y a juste 80 ans, John Maynard Keynes publiait la « Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie ». A part peut-être la Richesse des Nations d’Adam Smith et le Capital de Karl Marx, aucun ouvrage de réflexion économique n’eut autant d’influence sur la marche du monde et ne suscita autant de commentaires passionnés que le traité de Keynes. Mais à la différence des deux autres, il est toujours d’une brulante actualité puisque par exemple en France, il est un facteur de clivage politique et pas seulement au sein de la gauche. Ce n’était pas son coup d’essai. Fonctionnaire du Trésor britannique, il participa aux négociations qui aboutiront au Traité de Versailles mais quitta la délégation et démissionna, en désaccord sur l’ampleur des dommages réclamés à l’Allemagne.
Son premier livre, paru en 1919 et traduit peu après en France, sous le titre « Les conséquences économiques de la paix » expose les raisons de son opposition : le fardeau imposé au vaincu est trop lourd pour lui permettre de retrouver son équilibre économique et donc la stabilité politique, ce qui fera peser une lourde menace sur la paix en Europe. On connait la suite. Cette position est alors tout à fait isolée. Le message ne sera pas entendu. Ce qui fait la force d’un véritable homme d’Etat, c’est d’être à l’écoute de tous avant de formuler son jugement et de prendre ses décisions. Force est de constater qu’à ce moment-là, l’Europe en manquait. Ce ne sera ni la première, ni la dernière fois.
L’essence de la théorie keynesienne, c’est que le marché ne peut pas tout. Les mécanismes de formation des prix ne conduisent pas, contrairement à ce que prétend la théorie classique, on dirait aujourd’hui à la pensée libérale, au retour à l’équilibre des marchés, et notamment à celui du marché du travail. Le chômage peut être durable. On attribue à Keynes et à un rendez vous avec Roosevelt le New Deal qui allait sortir l’Amérique de la crise de 1929. C’est un peu excessif mais il est acquis que ses travaux étaient parvenus jusqu’aux équipes d’économistes qui conseillaient alors le président américain. Le keynesianisme sera alors associé aux politiques de relance au travers du déficit budgétaire, l’un des principaux moyens d’intervention de l’Etat à l’époque. Cette vision est trop réductrice. L’apport fondamental de Keynes, peu contesté même parmi les libéraux les plus radicaux, c’est que l’Etat a une mission d’intervention pour pallier les défaillances des mécanismes de marché. C’est à lui que l’on doit le concept de politique économique dont l’objet est de fixer le cadre de cette action. Certes, pour reprendre une formule célèbre, « l’Etat ne peut pas tout », mais Keynes a montré que le marché, lui non plus, « ne peut pas tout ».
Cette question est d’une brûlante actualité en France car elle est au cœur des divisions de la gauche. Pour les uns le keynesianisme serait dépassé. Il a conduit sans résultat au lourd endettement public. Et il est préférable de mener une « politique de l’offre » qui consiste à rééquilibrer au profit des entreprises le partage de la richesse créée et mener des « réformes structurelles », terme pudique pour désigner la remise en cause des avantages sociaux gagnés par les salariés au fil des ans. Ceux qui tiennent ce discours et qui défendent cette politique suivie en France depuis trois ans, se présentent comme la « gauche moderne » qui vise à instaurer un « social-libéralisme ». Ils se réclament ouvertement de Michel Rocard et donc, implicitement, critiquent celui qui symbolisait la gauche traditionnelle, François Mitterrand, qui priva leur leader d’un véritable destin national.
Les autres, qualifiés de « frondeurs » ou de « vieille gauche », et pas seulement par l’opposition, estiment qu’ils n’ont pas été élus pour mener des actions que la droite n’a jamais osé entreprendre. Ils contestent en même temps les critères trop rigides imposés par les traités européens qui ne tiennent pas compte des spécificités démographiques et des responsabilités internationales, notamment en matière de défense, des Etats. Bien sûr que l’Etat ne peut pas tout, mais s’en remettre entièrement aux mécanismes du marché et se défausser sur les entreprises de toute responsabilité en matière de croissance et d’emploi, n’aboutit à rien, on le voit chaque jour.
D’ailleurs la pensée keynesienne ne se réduit pas à la stimulation de la demande par le déficit budgétaire. En 1981, l’industrie française était à genoux, les échanges extérieurs déséquilibrés et l’inflation excessive. Après la politique de relance menée conformément aux engagements électoraux du président, le gouvernement entreprit une politique de modernisation industrielle avec une recapitalisation massive des entreprises nationalisées et des financements privilégiés accordés aux entreprises privées confrontées à la nécessité d’investir. Le premier semestre 1982 fut donc marqué par une inflexion majeure de la politique économique, autant par rapport à ce qui avait été décidé en 1981 que par rapport à l’action des précédents gouvernements. C’est ce que François Mitterrand, dans une métaphore qui marqua les esprits, qualifia, en juin 1982, « d’étape de montagne », succédant à « l’étape de plaine ». On avait mis cette fois « l’argent de Keynes » du côté de l’offre.
Une politique de l’offre n’est donc pas contradictoire avec la pensée de Keynes, à condition d’être ciblée. Sinon, cela revient à arroser un banc de sable. Et elle n’est l’apanage ni de la gauche, ni de la droite. Quand Nicolas Sarkozy intervient pour recapitaliser Alstom en 2004, il mène une politique de l’offre. C’est vrai qu’il ne pouvait pas supposer que dix ans plus tard, l’entreprise serait démantelée. Quand, devenu président, il crée le « grand emprunt » pour accompagner les entreprises qui innovent, il mène aussi une politique de l’offre comme son successeur, François Hollande, quand il accroîtra les moyens de cet outil ou créera la Banque publique d’Investissement. La recapitalisation de Peugeot décidée par le gouvernement Ayrault procède de la même logique et il est difficile de prétendre que cette opération n’a pas été couronnée de succès.
Seulement le débat économique au sein de la gauche est devenu « politicien », au lieu de se focaliser sur les remèdes qui conviendraient à l’économie française à un moment donné. Il y a eu les accords électoraux avec les écologistes qui ont conduit certains dirigeants à proposer, contre toute logique, la sortie du nucléaire, option qui pèse encore lourd sur l’avenir de plusieurs fleurons de notre industrie et qui se traduirait par une perte d’indépendance et un relèvement des prix de l’électricité préjudiciable au pouvoir d’achat des français. Il y a aussi l’influence des sondages. Si, étant étiqueté « de gauche », vous proposez des solutions de droite, vous recueillez dans les enquêtes des opinions favorables qui vous placent en bonne position par rapport à vos concurrents de gauche, mais qui reflètent l’avis de personnes qui ne voteront jamais pour vous. Michel Rocard en fit la triste expérience en 1994. Et plus les échéances électorales se rapprochent, plus le mouvement s’accentue.
L’innovation majeure que la Théorie générale de Keynes a apportée il y a 80 ans, à savoir le rôle de la politique économique, n’est pas devenue obsolète. Le débat à gauche mérite mieux que ces échanges qui caricaturent la réalité. Ils gagneraient à se concentrer, sans a priori, sur la recherche des solutions aux difficultés économiques que la France connait aujourd’hui. A défaut, la sanction électorale risque d’être lourde.