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Le blog d'Alain Boublil

 

Bravo, Carlos !

Carlos Tavares, et pas Carlos Ghosn, bien sûr. Les résultats que Peugeot vient d’annoncer et les mesures qui les accompagnent constituent une belle leçon que nos « élites » feraient bien de méditer. Le rétablissement plus rapide que prévu des comptes du constructeur automobile est le résultat de deux choix stratégiques essentiels de sa direction.

La priorité donnée à la Chine, d’abord. PSA était présent en Chine depuis le début des années 80, mais ses dirigeants successifs n’ont pas su en tirer avantage, à la différence de Volkswagen. Ils n’ont pas cru, pendant 25 ans, belle constance dans l’aveuglement, aux possibilités offertes par le marché chinois. Ils n’étaient d’ailleurs pas les seuls, on pense en particulier à Alstom. Il faudra attendre 2010 pour qu’ils admettent l’évidence, pour que le groupe investisse et commence à rattraper son retard sur ce qui était devenu entretemps, le premier marché automobile du monde. L’alliance avec Dongfeng et la recapitalisation soutenue par l’Etat viendront conforter ce virage. Mais que n’a-t-on pas entendu alors sur les menaces que cette alliance faisait peser sur l’indépendance, voire l’avenir du constructeur français. C’était le retour de la pensée « Maginot ». On réussit mieux en se protégeant du monde extérieur, en s’isolant. Or, en matière industrielle comme pour les affaires militaires, l’isolement ne paye pas et les victoires se construisent grâce à des alliances qui ne sont en rien des pertes de souveraineté mais au contraire des atouts pour gagner des batailles. Encore faut-il que l’alliance soit bien structurée, ce qui n’a pas toujours été le cas dans l’automobile, l’accord Renault-Nissan étant l’exemple parfait du marché de dupes.

Pendant que les anciens dirigeants de Peugeot ignoraient le marché chinois, ils concluaient un accord avec General Motors, qui finalement, ne débouchera sur rien de significatif sur le plan industriel mais qui mit en péril la présence du Peugeot sur le marché iranien, qui était alors l’un des plus profitables de l’entreprise. Le nouvel actionnaire imposa, au nom des sanctions prises par les Etats-Unis vis-à-vis de l’Iran, ce qui était d’ailleurs leur droit,  la rupture d’une coopération très ancienne. Les dirigeants de l’entreprise avaient tout simplement « oublié » de se prémunir contre une telle opportunité. Grâce à l’accord sur le nucléaire, les sanctions vont être levées. Heureusement, Téhéran n’est pas rancunière et Peugeot, malgré cette affaire, va pouvoir renouer les liens un moment rompu et prendre sa part de l’essor d’un des plus importants marchés du Moyen-Orient. La double erreur, mauvaise compréhension des perspectives de l’économie chinoise et perte du marché iranien, est maintenant derrière le groupe et ses perspectives n’en sont que plus favorables.

La seconde leçon du rétablissement de Peugeot, c’est que les délocalisations ne sont pas une bonne solution. Le choix de maintenir en France une grande partie des usines d’assemblage s’est révélé judicieux pour le constructeur mais aussi pour l’économie française. C’est toute la différence avec la stratégie suivie par Renault, avec la bienveillante neutralité des uns et le fatalisme nourri par l’incompétence des autres, les deux tendances ayant eu par le passé à peu près le même poids au sein de l’Etat-actionnaire. Peugeot s’est fait fort de rappeler et à juste titre que l’entreprise contribuait de façon positive avec ses fournisseurs à la balance commerciale de la France, à la différence de son concurrent « national ». D’ailleurs la dégradation du solde manufacturier de notre pays est concentrée sur deux postes, le raffinage, du fait de la préférence absurde pour le diesel que nos raffineries ne produisent pas en quantité suffisante, et la construction automobile. Que Peugeot contribue à freiner cette tendance est positif et pourrait fournir un excellent argument commercial car il est dans l’intérêt bien compris des consommateurs « d’acheter français » puisque cela favorise l’emploi et contribue à financer leurs prestations sociales. Il y a longtemps que l’Allemagne, si souvent citée en exemple, a choisi cette voie et que ses constructeurs ont maintenu leurs usines chez eux. Leurs coûts salariaux, à Wolfsburg, chez Volkswagen ou à Munich, chez BMW, y sont même supérieurs à ceux de nos constructeurs, sans que cela leur pose le moindre problème. Mais ils ont organisé une chaîne d’approvisionnement avec leurs voisins d’Europe de l’Est, ce qui a favorisé leur développement et a profité à tout le monde. C’est le type même d’accord gagnant-gagnant qu’on aimerait rencontrer plus souvent chez nous.

Peugeot a su bénéficier, grâce à la qualité des ses produits, de la reprise du marché en Europe et de son choix judicieux, même s’il a été tardif, de miser sur la Chine. Les décisions annoncées lors de la présentation des résultats sont aussi de bon augure car elles témoignent du véritable esprit d’entreprise qui règne désormais dans la maison. Accorder une prime substantielle aux salariés, alors que la reprise du dividende est remise à plus tard, traduit bien la priorité de la direction : ce sont les salariés qui feront gagner l’entreprise. Ils ne constituent pas un obstacle à sa réussite mais au contraire le facteur décisif de ses succès futurs. On constate à quel point le discours patronal repris par gouvernement, sur la « compétitivité » et la nécessaire baisse du coût du travail est à l’opposé des vraies préoccupations des entreprises qui réussissent. Les dirigeants de Peugeot ont fait là aussi le bon choix. La meilleure manière d’assurer à long terme la rentabilité de l’entreprise, ce qui permettra de rémunérer les actionnaires, et accessoirement ses dirigeants, c’est de motiver les salariés en les récompensant de leurs efforts. C’est ce que vient de décider Carlos Tavares.

Mais pour comprendre cela, il faut être un homme d’entreprise. L’une des faiblesses de nos grands groupes, c’est qu’il est rare de rencontrer un dirigeant qui y a fait toute sa carrière ou, à tout le moins, dans une entreprise du secteur. Carlos Tavares est un bon contre-exemple. C’est, comme on les appelle aux Etats-Unis, un « car guy ». Il a quitté Renault car il était en désaccord avec la stratégie du groupe et sa gouvernance qui présente la particularité d’avoir un président qui dirige en même temps un groupe automobile concurrent, même si les deux entreprises ont des accords de coopération. Les faits lui ont donné raison puisque la stratégie qu’il voulait mettre en œuvre chez Renault, objet du désaccord avec Carlos Ghosn, il l’a appliqué avec succès chez Peugeot.   

En France, et c’est un autre enseignement du redressement de PSA,  il vaut mieux avoir commencé sa carrière dans les cabinets ministériels, et même avoir été ministre, pour  décrocher un poste dans une de nos grandes entreprises, sans avoir jamais eu la moindre expérience du secteur où elle opère ou de ses métiers. C’est aussi vrai dans le secteur privé puisque les réseaux des « grands corps » y sont tout aussi influents. On connait la suite. La disparition de Péchiney ou d’Usinor-Sacilor, les problèmes d’Areva, de France Télécom et de Vivendi, et peut-être demain d’Alstom sont largement liés à des décisions malencontreuses de dirigeants parachutés. L’Etat en est souvent le principal responsable. Puissent les leçons tirées du rétablissement de Peugeot servir pour l’avenir et nous prémunir contre des nominations mal venues. Encore une fois, bravo et merci Carlos Tavares.