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Le blog d'Alain Boublil

 

Croissance française : l'impasse

L’INSEE publiera, à la fin de la semaine, sa première estimation de la croissance de l’économie française au 3ème trimestre, le terme de croissance devenant, au fil des années de plus en plus inapproprié. Le ministre de l’Economie, Emmanuel Macron, a parlé à ce propos, d’atonie, ce qui est plus proche de la réalité. Les chiffres de la production industrielle, du commerce extérieur, de la consommation des ménages et des recettes fiscales sont déjà connus. Rien ne laisse espérer le retour à une croissance normale, c’est-à-dire supérieure à 2%, conforme aux tendances à long terme et seule de nature à inverser la courbe du chômage.

Les chiffres des quatre derniers trimestres sont édifiants : 0,3%, 0,1%, 0,7% et 0%. Le sursaut observé au 1er trimestre 2015 n’a pas été confirmé au second, parce qu’il était largement dû à la constitution de stocks par les entreprises, lesquelles ont puisé dedans ensuite face au coup d’arrêt qui a frappé la demande des ménages au 2ème trimestre. On pourra se satisfaire de ce que la croissance française en 2015 atteindra environ 1%, en conformité avec les objectifs du gouvernement. Plus ceux-ci sont bas, plus ils sont faciles à atteindre. Mais cette satisfaction n’est pas justifiée, car ce résultat médiocre ne correspond ni au potentiel économique de la France ni aux besoins de nos concitoyens, notamment en matière d’emploi.

Et pourtant l’Etat n’a pas lésiné sur les moyens et l’environnement extérieur, qu’il s’agisse des prix des matières premières, des taux d’intérêt, voire, mais c’est sujet à controverse, du niveau de l’euro, était plutôt favorable. Le comité de suivi du CICE, qui est la pierre angulaire de l’action gouvernementale pour stimuler l’économie, a chiffré l’ampleur, et donc le coût pour les finances publiques, du dispositif mis en place au profit des entreprises : 11,2 milliards de créances fiscales au titre des salaires versés en 2013 et 18,2 milliards pour l’année 2014 à la suite du passage du crédit d’impôt de 4 à 6% de la masse des salaires inférieurs à 2,5 SMIC. On en voit l’impact sur les recettes de l’impôt sur les sociétés qui, à fin septembre, étaient en repli de 22%.

Ces transferts ne se sont malheureusement pas traduits par une hausse significative de l’investissement des entreprises, laquelle ne saurait dépasser 1% cette année, mais par un bond en avant des marges et du taux d’autofinancement. On pourrait ajouter, pour les entreprises cotées, qu’il y a eu aussi une augmentation de la distribution de dividendes et des rachats d’action sur le marché. On touche là les limites des politiques de l’offre : en l’absence de demande, les transferts effectués en faveur des entreprises, vont directement gonfler leur trésorerie. Le fameux théorème de Schmidt, du nom du chancelier allemand qui vient de décéder, n’est plus valable : les profits d’hier n’ont pas fait les investissements d’aujourd’hui lesquels ne feront pas les emplois de demain.

Au moins aurait-on pu espérer que le contexte international favorable, avec la baisse des cours des matières premières qui se répercute sur nos coûts de production et sur le pouvoir d’achat et celle de l’euro, aurait permis à nos échanges extérieurs, d’avoir un effet stimulant sur la croissance. C’était d’ailleurs le but recherché à travers l’amélioration de la « compétitivité » de nos entreprises. Il n’en a rien été jusqu’à présent. La contribution de la balance commerciale a été négative en 2014 (un demi-point de croissance) et est voisine de zéro depuis le début de l’année. Les chiffres du troisième trimestre, rendus publics par les Douanes au début de la semaine, n’incitent guère à l’optimisme. Si le déficit s’est réduit depuis un an, c’est uniquement du fait de la baisse de la facture énergétique, et encore, celle-ci a été partiellement neutralisée par une dégradation, ce qui est un comble vus les efforts consentis en faveur des entreprises, des échanges de produits manufacturés et par la baisse de l’euro qui a renchéri les importations libellées en dollar, comme le pétrole.

Le cas de l’industrie automobile est révélateur. On s’est réjoui, à juste titre du rebond des immatriculations de voitures neuves depuis le début de l’année, signe d’un retour de la confiance des consommateurs bon pour la croissance. Mais à y regarder de plus près, et les chiffres qui viennent d’être publiés sont accablants, cette reprise s’est traduite par une aggravation du déficit extérieur de la branche automobile. Sur les neuf premiers mois de l’année, celui-ci a atteint 4,4 milliards soit autant qu’en année pleine en 2013 et 2014. Par pays, les importations progressent depuis le Maroc et la Turquie (merci Renault), l’Angleterre (merci Nissan) et la Slovaquie (merci Peugeot). Ce sont donc bien les stratégies de localisation des entreprises qui ont creusé nos déficits et pénalisé l’emploi.

La reprise de la consommation des ménages depuis le début de l’année et qui devrait se confirmer au 3ème trimestre ne doit pas faire illusion : elle a eu et aura, dans l’avenir si elle se prolonge, comme contrepartie une dégradation du solde extérieur et ne générera pas de sursaut de l’activité intérieure. Les bienfaits de la baisse du coût des importations d’énergie sur le pouvoir d'achat ont été en partie neutralisés par la baisse de l’euro et n'ont pas encouragé, c'est le moins qu'on puisse dire, des comportements de consommation et d'investissement, propice à la diminution des émissions de CO2 . L’impact sur la croissance de cette configuration particulière (euro, pétrole, taux d’intérêts) sera donc faible. Dans ce contexte, la prudence des agents économiques, qu’il s’agisse des entreprises, qui continueront à privilégier le redressement de leurs profits au détriment de l’investissement, ou des ménages qui accroîtront leur épargne de précaution, est incompatible avec le retour à une croissance de l’économie française digne de ce nom. D’où l’atonie.

Le taux d’épargne financière des ménages continuera de battre des records, avec plus de 6% de leur revenu disponible, et ce malgré une rémunération des placements à taux fixe presque nulle et une fiscalité dissuasive sur les actions. Quant aux entreprises, rien ne permet d’être certain que dans les mois qui viennent elles changent de stratégie. Sur le plan international, aucune accélération, bien au contraire n’est en vue. Il n’existe donc pas de raison de s’engager davantage. Et sans clients, pas d’embauches.  

Le scepticisme relatif au respect, par la France, de ses objectifs de réduction de son déficit public, n’est donc pas injustifié. L’instrument de mesure (le rapport entre le PIB et le déficit) repose sur deux données : la croissance et la diminution du solde entre les dépenses et les recettes. Or la politique menée depuis deux ans a consisté à réduire les recettes (CICE) plus vite que les dépenses (les « économies »), en se basant sur le fait que le troisième terme de l’équation, la croissance, permettrait de combler cet écart. Force est de constater que cela ne s’est pas produit et que le gouvernement va être confronté, en 2016 à des échéances douloureuses. Sans inflexion de la politique économique, la croissance française semble bien dans l’impasse.